Mais la dame ne goûta pas du tout ce conseil pourtant judicieux. Elle prit un air pincé, comme si je venais de commettre quelque incongruité. Elle me fit entendre que ma présence lui était importune. Ce pourquoi je pris congé sans retard, en m’efforçant de dissimuler, sous une mine contrite, l’immense envie de rire — peut-être aussi de pleurer — qui me tenait.
Depuis, elle me bat froid. Lorsque je la rencontre, je lui envoie un grand coup de chapeau. Mais c’est à peine si elle me répond par une petite inclination de tête, très sèche et très réservée. J’ai bien peur d’avoir perdu son estime — à moins qu’elle ne me considère comme un fou dangereux qu’il importe de maintenir à distance…
En contraste, Ami, avise un peu celles et ceux qui se voulurent pauvres pour plaire à Notre-Seigneur — les Saints par exemple.
Voici Benoît Labre, le sublime mendiant, plein de poux et de lumière. Sois persuadé qu’il fut l’homme le plus admirable du dix-huitième siècle. De son temps, nombre d’âmes commençaient à s’orienter vers cette pourriture matérialiste dont le règne a pris, de nos jours, son développement total. Pour compenser les outrages à Dieu des soi-disant philosophes, la débauche luxueuse des rois et des grands, l’ardeur aux gains illicites de la multitude, la tiédeur et les négligences d’une grande partie du clergé, il vécut, volontairement, dans la faim, dans le dénuement, dans la crasse — et dans l’oraison perpétuelle. Il ne se nourrit guère que d’épluchures de légumes jetées au ruisseau. Il ne porta que des guenilles dédaignées par les nécessiteux les plus effondrés. Quand la vermine, qui formait un dévorant cilice sur son corps, tentait d’émigrer, il se hâtait de la ressaisir et de la remettre dans ses manches. Il couchait sur les marches des églises, sous un escalier de pierre, dans un réduit où l’on entassait des balayures et, à la fin de sa vie, dans un taudis d’hospice que partageaient avec lui des vieillards nauséabonds. Lorsque son confesseur l’engageait à modérer ses pénitences, il lui répondait humblement : « Dieu me désire ainsi. » Et le prêtre ébloui voyait aussitôt une auréole fulgurante se dessiner autour de sa tête.
Eh bien, le soleil divin rayonnait d’une telle splendeur dans ses yeux, un tel ravissement éclatait sur sa face que certaines gens à tiroirs débordant d’écus qui, d’abord, s’étaient écartés de lui avec horreur et dégoût, ne tardaient pas à subir l’effluve de sainteté qu’il irradiait. Lui offrant une aumône — presque toujours refusée — ils réclamaient ses prières du même ton qu’ils eussent sollicité d’un joaillier richissime les plus précieuses de ses gemmes. Dès que le mendiant les leur avait octroyées — gratis — ils couraient au plus prochain confessionnal se décharger du tas d’iniquités que la soif de l’or leur avait fait commettre.
Pourquoi cette influence mystérieuse de saint Benoît Labre ? Parce que ne possédant rien au monde, il possédait Jésus-Christ.
Voici maintenant sainte Térèse qui n’admettait absolument pas de vivre autrement qu’au jour le jour. Son abandon à Notre-Seigneur était si total qu’avec quinze francs pour toutes ressources, elle entreprenait les fondations les plus onéreuses et construisait des monastères sans savoir d’où lui viendraient les sommes nécessaires à payer l’architecte et les maçons. Tu te rappelles son aphorisme : « Térèse et cinq ducats, ce n’est rien, mais Dieu, Térèse et cinq ducats, c’est tout. » Lis ses relations, tu constateras que jamais sa confiance ne fut trompée. Toujours, les ressources arrivaient en temps opportun.
Pour elle-même, le manque de bien-être lui était très indifférent. Peu avant sa mort, déjà très souffrante, elle dut s’aliter dans une de ces auberges misérables où elle avait coutume de prendre gîte. Afin de se soutenir, elle aurait eu bien besoin d’un peu de lait. Or on ne put lui offrir que deux oignons et une demi-douzaine de figues sèches. Comme sa compagne ne pouvait s’empêcher de déplorer une telle pénurie, elle se déclara tout à fait contente et absorba en riant cette nourriture grossière. « Notre-Seigneur, dit-elle, n’en avait pas toujours autant sur les routes de Judée. »
Voici enfin saint François d’Assise. Il était né d’une famille de riches marchands et son père comptait le porter à la plus haute fortune. Cependant le jeune homme se mit en tête de ne vivre que pour l’amour de la pauvreté en Jésus-Christ. Son père le maudit et le chassa. Lui, alors, ne voulut rien garder de son opulence. Il se dépouilla de ses habits, les remit au négociant exaspéré et se retira nu, comme il était venu au monde. Puis, en cet état, il alla trouver l’évêque et lui demanda un vêtement. Le prélat lui donna une robe de bure avec sa bénédiction pour commencer une vie nouvelle. Les personnes correctes huèrent sa démence. Mais Jésus-Christ l’aima au point de lui octroyer ses stigmates.
Or tous ces prétendus insensés se montraient d’un bon sens incomparable lorsqu’il leur fallait négocier avec « les gens positifs », gouverner une communauté, conseiller autrui, rédiger une règle. Les mondains, au contraire, si « pratiques » qu’ils se figurent être, dans des circonstances analogues, accumulent cent bévues. Cela s’explique : ce qui fausse le jugement de la plupart des hommes, c’est l’amour-propre et l’intérêt personnel. Les Saints l’emportent sur eux parce qu’ils ont détruit l’amour-propre et parce qu’ils ne connaissent que l’intérêt de Dieu.