Les propriétaires d’un gros tas d’or, dont les miasmes ne leur procurent qu’une mélancolie permanente, se demandent aussi quelquefois, avec stupeur, la raison de cette angélique gaîté qu’ils remarquent chez tant de moines et de moniales à qui leur vœu de pauvreté interdit de garder ne fût-ce que quatre sous dans leur poche.

L’explication n’est pas très difficile. Ces privilégiés de la Grâce illuminante, s’étant donnés sans restriction aucune au Pauvre absolu, qui a nom Jésus-Christ, pour le suivre, l’imiter et se fondre dans son Sacré-Cœur, ne peuvent être qu’infiniment joyeux puisque ils ont fait abnégation d’eux-mêmes. Leur détachement des choses de la terre n’a d’égal que leur attachement passionné aux choses du Ciel. C’est pour cela que leur rire sonne comme une cloche de cristal tintant les messes du Paradis…

Ami, n’est-ce pas que nous nous modèlerons sur eux d’aussi près que possible ? N’est-ce pas que, méprisant la richesse, nous nous appliquerons seulement à gagner notre pain quotidien à la sueur de notre front — parce que c’est la Loi. N’est-ce pas que s’il plaisait à Dieu de nous retirer, pour un temps, l’indispensable, nous n’aurions pas honte de le mendier ?

Alors, peut-être, nous obtiendrons que Notre-Seigneur nous dise : « Aimant aujourd’hui ta pauvreté, tu as aimé la mienne ; tu auras donc part, au festin de ma Béatitude, demain et dans l’éternité… »

LETTRE IX[11]
LECTURES (poésie).

[11] Je spécifie que, dans cette lettre, traitant de littérature, je ne rédige ni un catalogue, ni un palmarès, ni un prospectus. Ce sont ici des arabesques autour de quelques livres aimés.

Cher Ami, la petite excursion que nous venons d’entreprendre à travers le royaume du Tant-pour-Cent t’aura, sans nul doute, un peu encrassé l’imagination. Pour la purifier, il sera bon, je crois, de lui permettre quelques plongées dans cette piscine aux ondes salubres : la belle littérature. A cet effet, nous prendrons d’abord un bain de poésie. Ensuite, nous voguerons, comme sur une rivière ensoleillée, parmi des proses dont l’envergure harmonieuse nous évoquera une flottille de cygnes ouvrant leurs ailes aux souffles qui viennent de Dieu.

Des vers, à notre époque, on en publie d’une façon immodérée. Tel qui, par la suite, deviendra un chef de bureau modèle ou un receveur de l’enregistrement sans égal, a débuté, dans l’existence, par une plaquette où les plus récentes cabrioles de la prosodie furent scrupuleusement imitées. « Il jette sa gourme, » disait la famille, inquiète d’abord mais vite rassurée en constatant qu’en effet il s’agissait pour le jeune bourgeois de subir une crise passagère de poésie comme on a la coqueluche ou la scarlatine.

Il y a aussi de futurs parlementaires ou des ferblantiers en espérance qui, destinés à faire du bruit dans le monde, alignèrent auparavant des rimes sous-parnassiennes et périmées. Toutefois il sied d’établir une distinction entre ces deux catégories de gens sonores : les ferblantiers nous rendent des services en nous fournissant d’objets ménagers d’une grande utilité ; tandis que les parlementaires, jabotant dans le vide, ne font que compliquer et entraver la solution des problèmes nationaux les plus urgents.

Puis il y a « l’amateur », qui ne se lasse pas d’encombrer de lyrismes rachitiques, imprimés sur des papiers insolites, les boîtes inéluctables des bouquinistes sur les quais de la Seine, à Paris. L’excessive indulgence de la critique favorise leur entêtement à chevaucher Pégase malgré Apollon.