Et enfin il y a cette race pédiculaire et pullulante : les poétesses. Celles-là, plus on en écrase, plus il en renaît.
Nous nous tiendrons à grande distance de ces divers hybrides engendrés par la Muse en une minute d’égarement. Nous fuirons aussi les « vers de jeunesse » pondus jadis par des écrivains uniquement doués pour la prose. Leur chef de file, c’est M. Claude Larcher. Ses vers asthmatiques, plus chevillés que des blindages de cagnas, feraient tomber en syncope les enfants élus de l’Inspiration s’ils ne s’en détournaient avec horreur. Au surplus, M. Larcher, ayant eu la maladresse de définir Sainte-Beuve « le plus méconnu de nos grands lyriques », a prouvé par-là son incompétence totale en matière de poésie.
Nous décréterons l’ostracisme contre ce chansonnier mi-montmartrois, mi-armoricain, qui, jouant du mirliton dans un biniou, procure du vague à l’âme aux caissières surmenées.
Au risque de susciter des réclamations indignées, nous ne parlerons pas non plus de Péguy. Ce poète ne fut pas sans mérite. Mais, que voulez-vous, ses clameurs tautologiques et monotones m’assourdissent sans m’édifier. Il n’a, du reste, pas besoin de mon suffrage car il possède M. Maurice Barrès et douze mille adorateurs pour vanter ses tintamarres dans des feuilles à grands tirages comme dans les humbles bi-hebdomadaires des plus obscurs chefs-lieux de cantons.
Le solitaire hirsute que je suis, paraît-il, détonnerait parmi ce concert unanime à sa gloire. Les critiques qui blâment, avec persévérance, mes « partis-pris » en concluront, si cela leur fait plaisir, qu’une noire envie détermina mon abstention. Je n’en ai cure : l’art balourd de Péguy m’assomme — et je le dis sans périphrase[12].
[12] Voir la [note] à la fin de cette lettre.
Mais nous célébrerons Verlaine, parce que le pauvre Lélian fut, malgré ses tares, le plus grand poète catholique dont l’Église ait eu le droit de se glorifier au dix-neuvième siècle et parce qu’il n’est pas encore remplacé.
Ah ! je sais bien : dès qu’on prononce ce nom, certains sourcils doumiculaires se froncent. D’autre part, des lippes pharisiennes formulent des vocables réprobateurs : « — Bohème, prison, hôpital, ivrognerie, acoquinement aux filles du trottoir !… »
Hélas ! bourgeois au cœur de pierre, pourquoi ne voulez-vous pas admettre ce que ceux qui le connurent à fond ne cessent de vous répéter : — Verlaine fut un extrême sensitif, saignant par mille blessures à cause des coups de poignards que l’époque prodigue à ses poètes. N’ayant jamais eu plus de volonté qu’un enfant de six ans, délaissé par « l’épouse unique », il resta toujours à la merci de ses impulsions : les bonnes aussi bien que les mauvaises. Mais le bourgeois, enclin à tout pardonner aux gens bien mis « qui gardent les apparences », ne pardonne rien au poète génial qui à ses autres torts ajouta celui de ne pas avoir le sou.
Sans penser une minute à faire l’apologie des vices de Verlaine, on reconnaîtra, pourvu qu’on l’étudie avec l’esprit de charité, que, malgré ses faiblesses, ses contradictions et ses rechutes, il aima Dieu. Son âme fut une Madeleine aux pieds de Notre-Seigneur. Et, maintes fois, nettoyé de son ordure, il chanta les splendeurs de la Grâce selon des cadences si souples et si éoliennes que nul encore n’en a retrouvé le secret. C’est pourquoi je ne puis m’empêcher d’espérer que le Sacré Cœur — célébré par lui d’une lyre si pure — lui aura été miséricordieux. Qu’il subisse présentement un sévère purgatoire, je n’en doute pas. Qu’il soit en enfer, je ne saurais le croire.