Dire que beaucoup sont mariées !… Te représentes-tu leur ménage ? Pour moi, je songe, avec angoisse, aux hiatus lugubres qui déshonorent les chaussettes de leurs maris. Je plains ces infortunés voués aux pot-au-feu anémiques que leur confectionnent des cuisinières insuffisamment surveillées, tandis que Madame gambade.

Il arrive à plusieurs de ces Muses effervescentes de célébrer, par ouï-dire, les ombelles délicates du cerfeuil, la rotondité puissante des citrouilles et toutes les gloires du potager. Mais je gage qu’elles seraient incapables d’éplucher un oignon ou de distinguer une escarolle d’une laitue.

Si tu m’en crois, tu te garderas d’ouvrir les volumes où les Érigones de la poésie contemporaine étalent ainsi leurs appas peinturlurés de fards divers. Tu ne liras pas non plus les articles où les gardiens du sérail, qui les encensent, donnent pour des traits de génie les écarts de leur tempérament.

Ce n’est pas sur les tréteaux de la réclame que tu découvriras une femme dont les vers te puissent émouvoir d’une chaste émotion. C’est, loin des salons tapageurs, une vierge mi-voilée dont les poèmes de pénombre, reflétant des étoiles discrètes, murmurent comme une source très limpide, sous la mousse et les pervenches, au fond des grands bois.

Celle-là, les reporters ne lui prennent pas d’interview… — Excuse cet horrible jargon : il s’apparente au dialecte cosmopolite dont les dames suggérées ci-dessus usent en leurs odes incohérentes au Mâle. — Celle-là, aucune revue, en faveur auprès des snobs, ne publia son portrait. Je ne saurais dire la couleur de ses cheveux ni la nuance de ses prunelles. J’ignore si, depuis la publication de ses vers, elle a contracté mariage. Mais, dans ce cas, je tiens pour assuré qu’elle tient très bien son ménage : car elle est une vraie fille de l’Église.

Il s’agit de Jeanne Termier. Léon Bloy — contre sa coutume — n’a pas exagéré quand il écrivit, dans la préface qu’il lui donna pour son unique recueil : « C’est une jeune fille de vingt et un ans et son volume, Derniers Refuges, a été l’un des beaux étonnements de ma vie. Depuis Verlaine, je n’avais rien lu de pareil et je ne croyais pas que cela fût possible[14]… »

[14] Jeanne Termier, Derniers Refuges, 1 vol., chez Bernard Grasset, éditeur.

Il a raison : depuis Verlaine, on n’avait rien lu de pareil. En général, lorsqu’une jeune fille se mêle de rimer, elle imite, avec plus ou moins d’adresse, quelque poète dont le talent l’impressionna. Ou bien elle assemble des strophes fadasses, peuplées de Vierges anémiques et de Petits-Jésus rosâtres, qui rappellent les plus écœurants produits de l’imagerie religieuse. Ici, nulle mièvrerie : une sobriété d’expression qui n’exclut pas la vigueur. C’est intense en dedans. Et la réussite est d’autant plus saisissante que les sujets traités dans ces vers n’évoquent que des figures baignées des clartés diffuses d’un crépuscule d’automne ou marchant, à pas assourdis, dans une brume mystérieuse. Sont-ce des fantômes ? Sont-ce des vivants ? En tout cas, ce sont les symboles même des méditations d’une âme que l’énorme souffrance qui pèse sur le monde emplit de tristesse et d’effroi.

Jeanne Termier a exposé la genèse de son inspiration en une page de prose qu’il faut absolument citer, car elle donne le sens de ses poèmes d’une façon si pénétrante que toute analyse ne pourrait qu’en affaiblir la portée.

Voici : « Parfois, en des foules de pèlerinage où des cierges vacillent, où l’on voit des visages et des mains luire doucement dans la nuit des vêtements de misère — ils viennent, cherchant des étapes.