A merveille : cela ne gêne personne. Un Chambéry est nécessaire pour inculquer à la Bourgeoisie le sentiment qu’elle réalise la perfection. Celui-ci fermerait son bazar qu’il faudrait immédiatement lui trouver un successeur. Car, je vous le demande, que deviendrait le Tiers-État si on le frustrait de ce petit morceau d’Idéal — sans emballement — dont il aime à se poisser le cœur entre deux opérations de Bourse ? Notre Allobroge, étant doué d’un style en caramel mou, le lui procure pour un prix relativement modique. L’Académie approuve ; et le gros public en redemande. Encore une fois, tout cela va très bien.
Seulement, les écrivains — personnages acariâtres — ne reconnaissent pas M. Anselme Chambéry pour un des leurs. Leur opinion, sur son compte, peut se résumer en cette brève anecdote dont tu me permettras de te faire part.
Côte à côte sur une plateforme de tramway, le philosophe lyonnais J. S. et moi, nous allions vers Perrache. Comme nous enfilions une rue, longue mais ne présentant aucun caractère particulier, S. me dit soudain : Lorsque M. Chambéry se retirera des affaires, après fortune faite, c’est de ce côté qu’il devrait élire domicile.
— Et pourquoi ? demandai-je, un peu surpris.
S. me désigna, de l’index, une plaque indicatrice à l’angle de la place Antoine-Vollon ; je lus : Rue du Plat… Et je gardai un silence bourré d’approbation[17].
[17] Il y a quelques mois, Chambéry reçut l’autorisation de porter un chapeau à plumes et de broder son habit avec du persil, sous ce prétexte que Jules Lemaître était mort et enterré. Or rencontre bizarre : Lemaître exécuta jadis, en un article célèbre, l’œuvre flasque de Jorjonet. Et voici que Chambéry, succédané de Jorjonet, vient de publier un éloge de Lemaître ! — Des experts au goût émoussé comparent cet opuscule à un vin de Bordeaux généreux. Mais les vrais connaisseurs n’y découvrent qu’une piquette éventée.
Heureusement, personne n’est forcé de lire du Chambéry. Loin des régions où ce triomphateur règne à l’état endémique, le véritable art catholique se manifeste en des livres qui, sans prêches assoupissants, sans effusions papelardes, peuvent susciter ou entretenir en nous un zèle viril pour Jésus-Christ. Entre autres, ceux d’Émile Baumann.
Vous vous rappelez l’Immolé, ce drame de conscience, cet acte d’un martyr contemporain, cette relation poignante des luttes d’une âme qui se voulait sainte et que les démons de la sensualité attaquèrent d’une façon formidable. Elle vainquit, mais au prix de son sang versé pour l’Église. Or certains critiques, nés dans le clan Talpa, estiment que les écrivains serviteurs de l’Église doivent ne publier que des volumes uniquement propres à édulcorer les jeunes filles du catéchisme de persévérance. Quand parut l’Immolé, ils se récrièrent, se voilèrent la face et prononcèrent cette sentence équivalant à une condamnation sans appel : « — Cela ne peut pas être mis entre toutes les mains ! » Ces pudibonds effarouchés sont cause de toute une littérature « édifiante », blanche jusqu’à la chlorose et qui donne à maints jouvenceaux et jouvencelles l’envie véhémente de lire en cachette les ouvrages défendus. Il est assez compréhensible que se voyant servir, à tous les repas de son intelligence, un horrible mélange de bouillon de veau et de sirop d’orgeat, cette jeunesse rêve de piments et de moutardes illicites.
Rien de pareil dans l’Immolé, œuvre austère. Seulement voilà : il y est traité d’une liaison coupable. Et lesdits critiques nourrissent la folle ambition de faire croire à leurs lecteurs que jamais, au grand jamais, un catholique âgé de vingt ans ne s’éprit d’une gueuse. Cette dérobade devant la réalité, trop fréquente dans les milieux pratiquants, cette tactique peureuse, je les compare à la sottise de l’autruche qui se cache la tête dans un tas de sable pour ne pas voir le péril.