Mais, grâce à Dieu, tout le monde ne pense pas ainsi. La preuve, c’est que l’autre jour, un excellent prêtre, qui confesse beaucoup de jeunes hommes, me disait : « L’Immolé est un livre salutaire. J’en ai conseillé la lecture à plusieurs de mes pénitents et j’ai eu à me féliciter de son influence sur eux. »
Au point de vue de la psychologie, ce roman donne, en effet, aux esprits, susceptibles de réfléchir et de comparer, cette sensation du vrai qui est la marque unique d’une œuvre de valeur. Une telle qualité jointe à la vigueur colorée du style valut à Baumann le suffrage des lettrés. Mais n’oublions pas qu’une considérable portion de la Bourgeoisie catholique n’aime pas du tout qu’on lui apporte la vérité. Quant au grand style évocateur ils le jugent : une inconvenance. Il leur faut Chambéry, vous dis-je !
D’autres ouvrages, qui tenaient les promesses de ce beau début, suivirent. Ce récit de pèlerinages : Trois villes saintes, où l’émotion mystique plane, autour des sanctuaires du Curé d’Ars, de l’apôtre saint Jacques et de l’archange saint Michel, comme un aigle empourpré du soleil de la Grâce illuminante.
Un second roman, la Fosse aux lions, fâcheusement décousu quant à la composition, mais où abondent des scènes de mœurs d’un intérêt angoissant et de pénétrantes descriptions de paysages vendéens. La tragédie de famille qui se joue en ce livre prendra au cœur tout croyant, car elle met en scène des conflits d’influences surnaturelles faits pour lui remuer l’âme jusqu’au tréfond.
J’aime moins la Paix du septième jour. Ce n’est pas que cette méditation lyrique sur la guerre expiatrice dont nous sortons à peine ne contienne des passages remarquables. Mais elle dévie, avec trop de complaisance, vers des hypothèses d’ordre plus ou moins apocalyptique, dont l’origine semble peu sûre.
Enfin voici le Baptême de Pauline Ardel, manière de chef-d’œuvre sur lequel je m’étendrai davantage[18].
[18] Le Baptême de Pauline Ardel, 1 vol. chez Bernard Grasset, éditeur.
Il s’agit d’une jeune fille, orpheline de mère, pas baptisée, élevée dans l’incroyance par un père qui, quoique de famille catholique et fervente, a perdu la foi depuis son adolescence. Universitaire infatué de la science, possédé de l’esprit d’orgueil, soupçonneux au point d’avoir rompu toutes relations avec son frère, prêtre, qu’il accuse, à tort, d’avoir capté l’héritage d’une parente, M. Ardel appartient à cette catégorie d’athées qui ne se cantonnent pas dans l’indifférence. Son hostilité contre l’Église ne cesse de se prouver militante. Trop intelligent et trop cultivé pour imiter le bas anticléricalisme injurieux des Loges, il ne laisse passer, cependant, aucune occasion d’affirmer qu’il tient l’état d’âme religieux pour un stade de l’évolution à jamais dépassé. Et il monte, avec soin, la garde autour de Pauline afin qu’elle n’en subisse pas l’influence.
Ainsi formée, la jeune fille partage, comme il était fatal, les opinions paternelles. Le fait est posé nettement dès le premier chapitre où Baumann nous montre M. Ardel, récemment nommé professeur d’histoire à Sens et visitant avec elle la cathédrale. Deux citations préciseront leur façon de voir au cours de leur déambulation sous les voûtes vénérables :
Dans l’abside « pend à la muraille nue un Christ en bois d’un jaune bruni, coiffé de sa couronne lamentable. Des cheveux confus se collent le long de ses joues et sur sa poitrine ; chacune de ses côtes paraît dire : comptez-moi. Ses bras décharnés sont raidis ; les rotules de ses genoux et les os de ses jambes, incurvés comme des baguettes, distendent sa peau. Tout ce que peut souffrir la chair de l’homme s’est résumé dans ce cadavre et dans sa tête inclinée, indiciblement meurtrie. Pauline fut affectée d’une pitié vague mais plus encore d’une répulsion : — Est-ce possible, se dit-elle, que d’un affreux supplicié on ait fait un Dieu !… »
Pour le professeur, voici : Les vêpres commencent. « M. Ardel battit en retraite ; le chant des psaumes l’eût ennuyé. Pauline et lui sortirent par le portail de Moïse ; un aveugle fit tinter inutilement sa sébille où dansaient des sous rares. Le professeur, à respirer hors de l’église, sentit une légère satisfaction : — Leurs cathédrales, énonça-t-il, ne sont que des nécropoles ; tout y est bien mort… »