Plus tard, le père et la fille se promènent dans la campagne. Ils y rencontrent le professeur de dessin du lycée, M. Rude accompagné de ses trois enfants : deux filles, Marthe et Edmée, un jeune homme d’une vingtaine d’années, Julien. Les deux pères causent, assez d’accord sur l’art, aux antipodes l’un de l’autre sur la façon de concevoir l’existence. Les Rude sont d’ardents catholiques. Les Ardel ne l’ignorent pas et, quoiqu’ils apprécient la culture et les goûts artistiques de cette famille, ils s’étonnent qu’elle y joigne des habitudes de « superstition ». La conversation des enfants montre combien, malgré des points de contact, ils sont, quant à la vie profonde de l’âme, éloignés les uns des autres :

« Pauline entretenait Edmée de leur peine à trouver une domestique et du logis où ils étaient encore assez mal installés.

— Votre rue me plairait, observa Edmée, parce que l’église est à deux pas de chez vous.

Pauline, après un cours intervalle, répondit : — Nous n’avons que faire d’une église. Mon père n’est pas croyant ni moi non plus…

Elle regarda Edmée, aperçut dans ses yeux affables une désillusion subite ; et pourtant elle ne regretta point de l’avoir avertie sans réticence. Une pointe d’orgueil avivait sa franchise : si Edmée la voulait pour amie, elle l’accepterait comme elle était. Mais Julien, à deux pas derrière, émit d’une voix paisible et pénétrante :

— Si vous saviez quel don c’est de croire !

Elle tourna la tête et riposta durement : — Ce don-là m’est aussi étranger que les chimères d’un fumeur d’opium.

Julien se rapprocha : bien qu’une émotion vibrât dans sa gorge, il se maintenait calme au dehors : — Des chimères ! Pour les aveugles-nés, le soleil aussi est une chimère, ou le serait s’ils ne croyaient en ceux qui voient.

— C’est possible, trancha Pauline, je suis une aveugle-née… »

Il semblerait d’après cette rencontre, où les convictions différentes se froissent comme les épées d’un duel que nulle entente ne sera possible entre des âmes aussi en désaccord. Pourtant Pauline s’éprendra de Julien. Et, — ce qui est très bien observé, femme et donc être de sentiment, l’amour humain va la conduire à l’amour de Dieu.

Cette présentation des personnages en conflit, ramassée avec sobriété en un seul chapitre prouve de la maîtrise.

Je ne commente pas dans le détail la suite du livre. On y voit comment Pauline, peu à peu attirée vers le jeune chrétien, sent s’effriter ses préventions contre la foi catholique. Très habilement, Baumann a su se garder d’un didactisme pédant. Le ton des controverses entre les deux amoureux est celui de la causerie. Et même au moment le plus pathétique, après que Julien a offert, en secret, sa vie pour la conversion de Pauline, lorsque exaucé, il va mourir et que sa fiancée souffre à son chevet d’agonisant, la scène est décrite avec une retenue d’expression qui en renforce la portée.

Je citerai la fin du chapitre. Julien sent la mort toute proche et rassemble ses forces pour faire ses adieux à l’entourage éploré.

« Il les embrassa tous, comme un voyageur qui s’en va. L’effort qu’il venait d’accomplir l’exténuait ; il referma les paupières et parut sommeiller un instant ; mais il se recueillait, ayant à dire autre chose et, brusquement, il se souleva :

— Ardel, promettez-moi… jurez-moi… Pauline veut être chrétienne, vous ne l’empêcherez pas ?

— Mon ami, je le jure, répondit Ardel sans hésiter.

— Pauline, donnez-moi votre main… Je suis avec vous… Au revoir…

Il parlait de loin et de haut, déjà libéré de ses liens corporels et il ne souffrait plus ; des bras compatissants l’enlevaient au-dessus des ombres de la terre. Il balbutia des mots qu’on pouvait à peine saisir, un dernier acte de foi et de repentance.

— Julien, nous vois-tu ? demanda encore M. Rude.

Les globes de ses prunelles devinrent vitreux ; sa bouche restait entr’ouverte, sa langue claquait entre ses dents brillantes ; les phalanges de ses doigts tricotant dans le vide et se rétractant, semblaient chercher à tâtons une porte invisible ; puis il se tourna sur le côté droit, laissant aller sa tête, pour s’endormir comme un enfant dans le baiser du Seigneur… »

Pauline alors est conquise : cette mort, par sacrifice pour le salut de son âme, achève de lui montrer Dieu. Enfin, ce qui l’incline aux démarches nécessaires pour son entrée dans l’Église, c’est la lecture d’un carnet où Julien avait coutume de noter quelques pensées au jour le jour. En voici quatre des plus significatives :

« La preuve la plus assurée de l’amour, c’est de conserver dans la souffrance la volonté de souffrir.

Celui-là seul abolit la douleur qui consent à la prendre toute en soi.

Plus j’aime Dieu, plus je veux que tous l’aiment avec moi. Ma souffrance, c’est que je ne puis le faire voir à tous.

Mériter l’âme de Pauline. Souffrir pour elle. Je l’aime trop, ô Dieu, pour qu’elle reste séparée de vous. »

C’est en méditant ces phrases, en s’imprégnant de leur vertu que Pauline va au baptême.