Baumann est un trop bon observateur de la réalité pour ne pas nous montrer, en contraste avec la famille si conforme au cœur de Jésus des Rude certaines âmes difformes, badigeonnées de dévotion, comme il s’en rencontre malheureusement dans l’Église. Celle-ci par exemple :

« Il y avait, au bout de la rue, dans une maison décrépite, qu’elle louait presque en entier, une vieille fille riche et sordide : Mlle Crépin. Pauline la voyait passer tous les matins, allant à la messe de sept heures, ratatinée sous une pèlerine noire, coiffée d’une capote de forme archaïque et marchant en zigzag comme si elle cherchait, entre les fentes des pavés, des louis d’or perdus. Mlle Crépin, qui passait pour millionnaire, accroissait son revenu par des spéculations habilement conseillées. Elle participait à la fureur d’agiotage dont était possédée cette petite ville de rentiers oisifs… Elle se mêlait d’œuvres charitables mais appliquait au bien des pauvres les principes qu’elle suivait pour le sien propre ; elle plaçait l’argent recueilli à leur intention et même si elle les savait dans les plus affreuses nécessités, elle les rationnait en aumônes et même ne laissait fuir de leur capital que des bribes dérisoires… Elle revenait souvent du marché avec trois navets dans son cabas en se lamentant de ce que « la vie devenait impossible. » Elle passait l’hiver sans feu, se chauffait les mains sur le couveau où cuisait son potage. Quand elle n’était pas à l’église, elle comptait ses coupons ou s’occupait de faire rentrer ses loyers. Et, une fois, en grimpant à une soupente pour sommer d’en déguerpir le locataire qui l’habitait, elle avait failli se rompre le cou ! »

Quelle mordante eau-forte et combien véridique ! Les timides qui prétendent que des portraits de ce genre « nuisent à la religion », se figurent peut-être que les incroyants sont aveugles et qu’ils ne s’aperçoivent pas des difformités qui contaminent l’assemblée des fidèles. Allez, bons tardigrades, ce n’est pas la mise en lumière de ces tares qui empêchera une âme en peine de Dieu de se convertir. Ce qui retarderait son adhésion à la Vérité unique, ce serait plutôt la lecture des bouquins fleuris d’illusions où des scribes par trop optimistes tentent de se persuader que le catholicisme contemporain est un réceptacle de toutes les vertus théologales et autres. Or il s’en faut !…

Ce qu’on admire aussi chez Baumann, c’est son sentiment profond de la nature. Dans ce livre, comme dans les précédents, il s’exprime en des descriptions des mieux réussies.

Voyez ce matin de beau temps en hiver :

« Pieds nus, Pauline ouvrit les volets de ses deux fenêtres. L’aube grelottait sur le toit d’en face, gris de givre ; le ciel d’acier pâle, d’un rose diaphane à l’orient, présageait un jour splendide. L’air aigu, des ablutions froides et l’espoir du soleil montant, la mirent en gaieté. Le soleil était son idole : lorsqu’il se montrait, les vitres de sa chambre flambaient comme des vitraux ; il se prélassait jusqu’à trois heures après-midi contre la maison ; le mur le buvait par toutes ses pierres et la vigne par tous ses sarments. »

Et cette fine aquarelle impressionniste :

« Sous les arches du pont, l’Yonne glissait d’un mouvement presque insensible ; la ligne oblique des coteaux l’arrêtait ainsi qu’un étang ; les formes brunes des nuages, les ombres massées des toits et des peupliers figeaient le courant opaque. Un canot descendait et chaque fois que les rameurs levaient leurs rames, un peu de ciel blanc luisait entre leurs bras car le crépuscule s’attardait encore sur les collines. »

Il y a aussi une course en plaine, par temps de neige, symphonie en blanc et noir d’une profonde beauté…

Bref, lorsque vous aurez allumé votre feu avec les œuvres complètes d’Anselme Chambéry, remplacez-les, dans votre bibliothèque, par les livres d’Émile Baumann. Quand vous éprouverez de la joie à les relire, ce sera le signe que vous comprenez enfin le véritable art catholique.