Je continue à explorer mes livres. J’en ouvre un encore, à l’aventure, et je lis ceci :
« Le soleil, à travers les branches, versait sous bois une averse d’or rouge. Par moments on voyait le haut des collines tout empourpré. La forêt anxieuse sentait mourir en elle le soleil et la vie. Des millions de touffes d’herbe agitaient vers lui leurs bras souples. Les gros oiseaux s’effaraient. Déjà les merles, avec un air de peur fanfaronne, avaient glissé à mi-hauteur des baliveaux vers les parties les plus fourrées du bois. Les dernières grives s’agitaient en criant à la pointe des chênes. C’était l’heure des chants menus qui décroissent. Les bouvreuils qui voyagent en mars, les pinsons, les verdiers qui ont jeûné l’hiver, sifflaient mais sans changer leur chanson du jour, avec la confiance que demain serait bon, serait meilleur encore… Ils se turent : le soleil était descendu au-dessous de l’horizon. Alors les derniers oiseaux dirent leur adieu au jour. Ce furent les rouges-gorges, puis les mésanges, toute la tribu des fouilleuses de lichens, des exploratrices d’écorces, petits paquets de plumes grises qui ne prennent point de repos tant qu’il y a de la lumière et dont le cri aigu achève la chanson des bêtes diurnes… »
Le jour se meurt de plus en plus sur la forêt et je lis encore :
« Il faisait très froid ; le vent avait déjà bu sur les branches la tiédeur amassée pendant le jour. Il rebroussait les brindilles, courbait les gaulis et leur arrachait une plainte monotone comme celle des vies pauvres. L’odeur des feuilles mortes montait plus vive dans l’ombre. Au-dessus des branches, les hauteurs du ciel étaient pâles et des étoiles commençaient à poindre. »
En savourant ces lignes, mon être à jamais sylvestre tressaille de nostalgie, je revois ma chère forêt de Fontainebleau, loin de laquelle je ne cesse de me sentir en exil. Et je remercie l’écrivain qui me valut d’y revivre par le souvenir.
C’est M. René Bazin. Et le livre relu, c’est le Blé qui lève, œuvre que l’arome de la Terre maternelle imprègne d’un grand souffle vivifiant[19].
[19] Le Blé qui lève, 1 volume chez Calmann-Lévy, éditeur.
Je ne vais pas feindre de vous révéler René Bazin. De niais matérialistes le déprécient parce qu’il est chrétien. Mais quiconque joint l’amour de la nature à l’amour de Dieu goûte son art nuancé, contenu qui ne vocifère ni ne se plaît aux peinturlurages violents. Cette réserve ne l’empêche pas de restituer avec véracité les drames de passion qui agitent l’âme des simples. Rappelez-vous : Donatienne, la Terre qui meurt, l’Isolée. Ce sont des livres substantiels, d’une observation très exacte et qui n’exclut point la poésie.
Je m’attache surtout au Blé qui lève à cause d’une figure de rural : Gilbert Cloquet qui synthétise on ne peut mieux les caractéristiques de l’âme paysanne à notre époque. Tour à tour cultivateur et bûcheron, foncièrement honnête, il a souffert durement par sa femme et par sa fille ; et la douleur l’affina. Comme les sources du sentiment religieux se sont presque taries en lui, cette déviation de l’esprit d’équité qu’on nomme le socialisme le conquit et l’inclina quelque temps vers la haine et la révolte. Puis la sottise et la cruauté des syndiqués qu’il recruta le dégoûtèrent ; il se trouva tout à fait seul dans l’existence jusqu’au jour où, sur la proposition bénévole d’un boucher catholique, par hasard rencontré, il se décide à faire une retraite dans une maison de mission pour ouvriers et paysans. Là, comme il est tout saignant des blessures que lui infligea l’existence et comme il a soif de consolations, il ressuscite à la foi.