Les pages décrivant le travail de la Grâce en Gilbert sont parmi les plus belles du livre. Je veux absolument vous en citer un peu d’autant qu’elles montrent comment un vrai prêtre sait parler aux humbles. Je ne sais si M. Bazin y résume une allocution entendue par lui-même ou s’il se borne à transcrire un texte publié ; quoi qu’il en soit je les crois bonnes à rapporter parce qu’elles biffent, dans notre mémoire, plusieurs sermons douceâtres récités avec nonchalance, subis avec une résignation qui n’allait pas sans bâillements.

« Dans le silence de la maison de retraite, à neuf heures et demie, quand les lumières furent éteintes, et que, tout le long des corridors, dans les chambres, les compagnons eurent commencé leur somme, Gilbert Cloquet se ressouvint de ce qu’il avait entendu. Les phrases lui revenaient telles qu’elles avaient été dites, avec leur accent, avec la vie fraternelle et divine qu’elles enfermaient.

Le prêtre avait dit : « Mon pauvre frère, pourvu que tu le veuilles, tu es riche. Ton travail est une prière et l’appel à la justice, même quand il se trompe de temple en est une autre. Tu lèves ta bêche et les anges te voient ; tu es enveloppé d’amis invisibles ; ta peine et ta fatigue germent en moissons de gloire… Dieu est la grande pitié, la grande bonté. Il cherche toute âme droite. Il a pardonné les aveuglements de l’esprit. Il a pardonné surtout les fautes du cœur et des sens. Il n’a été sévère que pour les hypocrites. Tous les autres, il les attire à lui. Dieu n’injurie pas. Son reproche tient dans un regard. Lève seulement les yeux, mon frère et tu liras le pardon avant même le reproche… »

Il avait dit encore : « Vous avez un si mince bagage quand vous arrivez ici : une valise en carton, une paire de souliers, une chemise au bout d’un bâton. Mais le bagage de vérité que porte votre esprit est encore bien plus petit. Et ses voleurs ne se comptent pas. Savez-vous ce que je crois ? C’est que vous êtes les précurseurs, les premiers appelés des foules qui se lèveront de partout, redemandant leur Ciel dont elles ont soif ! Vous le demandez à Dieu, vous ! Les autres, ils le demanderont aux hommes, à coups de fusil et d’incendies, dans la révolte, les hurlements, les ruines, les blasphèmes. D’autres détruiront ce qu’ils convoitent pour voir ce qu’il y a de plaisir dans l’abus de la puissance. Ils jetteront par les rues l’argent qui aurait dû servir à l’aumône. Ils auront tout — excepté ce qu’ils cherchent. Vous croyez que c’est le pain qui vous manque ? Un peu. Mais le creux est plus profond. C’est Dieu qui vous manque. Priez-le avec moi… »

« Tout cela qu’il avait entendu revenait à Gilbert dans le silence et pénétrait le cœur du bûcheron. Couché dans son lit, les yeux clos, il n’avait jamais eu tant de pensées à la file, tant d’élans de tendresse, tant de regrets et de souvenirs qui luttaient les uns pour, les autres contre Dieu. Enfin il dit : « J’irai. » Les larmes lui montèrent aux yeux et elles coulèrent doucement. Une heure matinale sonna. Sans savoir pourquoi, il se mit à genoux, en chemise, sur son lit et chercha quelque chose à dire. Ne trouvant rien, il fit un grand signe de croix. C’était la seule prière dont il se souvînt… »

Gilbert se confesse ; il communie. Et, se gardant de semer de points d’exclamation son récit, usant d’une discrétion suggestive, M. Bazin évoque d’une façon parfaite l’influence salubre et persistante de l’Hostie sainte sur cette âme rachetée de la colère, de la luxure et de la rancune.

Ce qui rend l’œuvre entière de l’auteur du Blé qui lève si sympathique c’est qu’on y trouve l’amour des humbles, — cette tendresse pour les simples qui est la marque de l’écrivain vraiment catholique. Or, Bazin a fort bien démêlé que chez les hommes de la plèbe, les tâcherons de la campagne comme les ouvriers des villes, on rencontre des vertus dont les classes plus cultivées, bien qu’elles en affichent volontiers le simulacre, ont trop souvent perdu le sentiment profond. C’est pourquoi Notre-Seigneur aime tant les pauvres. C’est pourquoi ceux qui s’efforcent de marcher à sa suite vivent, d’inclination, parmi eux.

D’autres écrivains voudraient nous faire croire que cinquante mille francs de rente sont nécessaires à la germination et au développement de qualités supérieures dans les âmes. Ils célèbrent le Marquis de Carabas, fabricien condescendant, qui touche des jetons fructueux dans les conseils d’administration de sociétés financières et qui alimente au compte-gouttes le denier du culte. Ils adulent Célimène qui amalgame les fleuretages en société de fainéants bien vernis avec les pratiques d’une dévotion intermittente et — « distinguée ». A ces âmes, tièdes envers Dieu, ardentes envers l’or, M. Bazin préfère évidemment Gilbert Cloquet, laboureur aux mains noires, à l’âme blanche, devenue de plus en plus lumineuse dès que son hérédité catholique, stimulée par la Grâce, l’emporte sur cette forme du désespoir matérialiste : le socialisme.

Mettons donc le Blé qui lève et quelques autres livres de M. Bazin, nés d’une inspiration analogue, en bonne place parmi nos favoris. Et plaçons à côté les Contes de Bonne Perrette, recueil on ne peut plus attrayant. Ils y figureront avec plus d’avantage que ne le feraient les histoires « pécheresses » de M. Henri de Froideflûte, érotique de banquise, dont l’art me semble aussi excitant qu’une carafe frappée.


Aimez-vous les brochures ? Joseph Serre en a mis partout. Sitôt qu’une question religieuse, susceptible de lui fournir prétexte à tresser des guirlandes d’idées aussi souples que subtiles, le sollicite, il lance quelque opuscule bourré d’aperçus ingénieux. Parfois, il se conforme à la plus louable orthodoxie. Parfois aussi, fâcheusement touché d’hégélianisme, il caresse « l’identité des contraires » au bord des gouffres où bafouille et clapote la métaphysique allemande. Il a réfuté l’hérétique Loisy d’une façon péremptoire. Mais il s’est plu auprès de Lacuria, prêtre interdit qu’il canoniserait volontiers sous le nom de saint Pythagore. Du reste, ses intentions sont toujours droites. Chrétien zélé, son seul but c’est la glorification de notre mère l’Église. Mais il ne la sert pas toujours comme elle entend être servie. D’où, des mésaventures.

Des roquets, qui se disaient « catholiques intégraux », lui jappèrent aux talons. Cela n’avait guère d’importance, lesdits gardiens de basse-cour s’étant révélés surtout les envieux de tout talent original. Chose plus grave, des théologiens très autorisés se virent dans la nécessité de l’avertir qu’il risquait de s’engager dans des voies périlleuses. Hâtons-nous de constater que, fils obéissant de l’Église, il se soumit sans retard.

En résumé, il y a chez Joseph Serre deux hommes : un apologiste, heureux de propager la Doctrine unique ; un assembleur de nuées chatoyantes qui ne déteste pas de se balancer, par récréation, sur l’escarpolette du paradoxe, entre l’affable Imprimatur et l’Index bourru.