Il y a aussi un grand cœur qui aime Jésus-Christ.
On espère que, désormais, vu l’effondrement de l’aberration pangermaniste, Serre évitera les méthodes protestantes d’Outre-Rhin. Il appliquera, sans recourir aux alliages douteux, la pure philosophie catholique — latine, la seule qui convienne aux spéculatifs de notre race. Il reconnaîtra que Kant, Fichte, Hegel ne valent pas grand’chose au regard de saint Jérôme et de saint Thomas d’Aquin. Il constatera que la mystique de Schopenhauer aboutit à la dilution de l’être dans les ténèbres inertes du bouddhisme tandis que la mystique de sainte Térèse et de saint Jean de la Croix s’est prouvée génératrice d’énergie dans la lumière et de vie intense en Dieu.
Le Joseph Serre imbu d’éclectisme et de conciliation entre les doctrines les plus opposées a commis une brochure : les Hypothèses sur Lourdes qui avance une théorie du miracle dont le moins qu’on puisse dire c’est qu’elle offusque la théologie traditionnelle. Il y donne, comme références, les livres de l’abbé Bertin et de Boissarie, les documents réunis par Lasserre et par Estrade, ce qui mérite approbation. Mais, à côté, il cite Zola dont les bourdes touchant « le souffle guérisseur des foules » ne sont prises au sérieux que par les sous-penseurs des estaminets anticléricaux où le vieux Combes et l’Anatole France déclinant trinquent sur le comptoir. Plus loin, il semble faire grand cas de l’opinion émise, quant aux faits miraculeux de Lourdes, par les occultistes et les théosophes. Or ces Jocrisses et ces charlatans du Surnaturel, qui prennent la vessie du démon pour une lanterne magique ou qui découvrent Jeanne d’Arc dans un pied de table, ne doivent, en aucune circonstance, être allégués, comme autorités, par un catholique étudiant l’intervention divine dans les choses de ce monde.
De même, Joseph Serre s’avance beaucoup lorsque, dans son désir de mettre d’accord les croyants et les athées, il écrit ceci : « Renan hésiterait-il, aujourd’hui, devant les faits de Lourdes, à soutenir qu’on n’a jamais constaté de miracle ? » Il répond que l’auteur des Origines du christianisme hésiterait probablement. — Mais n’en croyez rien : Le sceptique irréductible qui dénonçait, comme attentatoire à sa raison, « l’horrible manie de la certitude, » aimait trop à ne pas conclure pour se soumettre à l’évidence, surtout lorsque l’évidence offre un caractère religieux.
Par ailleurs, Serre réfute à merveille les tentatives du monisme pour expliquer, par des causes naturelles, les guérisons de Lourdes. Quelques phrases précises et, cette fois, nullement conciliantes, lui suffisent à démontrer la fragilité de ces hypothèses. C’est ce qu’il y a de meilleur dans sa brochure. Mais où il s’égare totalement, c’est lorsqu’il formule sa propre théorie du miracle dans les termes que voici : « La nature est une immense échelle ascendante dont tous les échelons sont à la fois naturels en eux-mêmes et surnaturels pour les échelons inférieurs. La raison ainsi est surnaturelle pour la matière, comme l’aigle est surnaturel pour la taupe, comme le chrétien est surnaturel pour l’homme[20] qui l’est à son tour pour l’animal qui est en nous. J’applique cette théorie au miracle. Dérogation aux lois d’une nature inférieure, le miracle, fait relatif, est une des grandes lois scientifiques du monde. Je suis un thaumaturge pour la pierre que ma main fait voler. La rose est miraculeuse pour l’humus qu’elle transsubstantie en fleur. Mais pour l’être qui l’accomplit, le miracle n’existe pas : cet être agit selon sa nature. Le miracle est le point de vue de l’inférieur. C’est dire que, pour Dieu, il n’y a point de miracle : il n’y a que l’exercice de sa vie (?) et de sa liberté. »
[20] Quel étrange classement ! Le chrétien n’est donc pas un homme ?
Tout cela pue le panthéisme à plein nez. A l’encontre, nous nous en tiendrons aux enseignements du catéchisme. Les systèmes philosophiques, qui nient le Dieu personnel, ne nous offrent que les chimères de l’intelligence quand elle se confie à ses seuls moyens. Le catéchisme nous présente la Vérité unique parce qu’il se confie à Dieu. Par lui, l’acceptation du mystère universel fortifie la raison. — Il reste des obscurités, dites-vous ? Sans doute, Dieu ne nous ayant pas donné la connaissance de toutes choses. Mais cette nuit est pleine d’étoiles pour quiconque l’explore sur les ailes de la Foi. Au contraire les philosophies sans Dieu, qu’elles se mettent sous l’enseigne d’Auguste Comte, ou qu’elles suivent l’étendard judaïque de Bergson, ne sont que tâtonnements à travers un brouillard où vagabondent des feux-follets éphémères.
Donc l’Église étant seule à détenir par révélation la Vérité est également la seule à posséder l’explication du miracle. Elle le définit : une intervention exceptionnelle de la Grâce par où Dieu déroge aux lois générales qu’il a établies — une exception confirmant la règle.
Les savants ont le droit de dire en présence du miracle : — Cet incident n’est pas de notre ressort ; il échappe aux prises de la science. Mais ils n’ont pas le droit de dire : Malgré cent mille témoignages, le miracle n’existe pas.
Que font les médecins du bureau des constatations ? Ils étudient à fond les guérisons obtenues à la piscine ou à la bénédiction du Saint Sacrement et ils concluent : — Voici un fait qui ne relève pas de la raison humaine. Toutefois il est incontestable. Nous le soumettons, avec ses antécédents et ses suites, au jugement de l’Église. Alors l’autorité religieuse, seule compétente pour prononcer, s’appuyant sur leur rapport, ouvre une enquête minutieuse et prolongée pendant plusieurs années s’il le faut. Sa conviction une fois formée, elle décrète : il y a miracle ou il n’y a pas miracle. Et devant son verdict tous les catholiques s’inclinent.