Or Joseph Serre, bien inspiré cette fois, a prononcé, dans sa brochure, le jugement le plus équitable qu’on puisse porter sur Tolstoï. C’est d’une dialectique solide, d’un style net ; cela réfute avec une fermeté, qui n’exclut pas la courtoisie, les illusions du Slave.
La conclusion de cette étude me paraît un modèle de bien dire au service d’une pensée conforme aux enseignements de l’Église. Je la cite :
« Le malheur de Tolstoï fut, non pas, certes, son esprit chrétien, mais son interprétation outrancière, incomplète, hétérodoxe du christianisme. Catholique, il eût tout concilié : le dogme et la morale, l’autorité et l’amour, la hiérarchie et la générosité, l’ordre social et l’esprit de pauvreté volontaire. Il n’aurait pas opposé et mis en guerre, l’un contre l’autre, tous ces éléments de la vérité et du bonheur dont la disharmonie l’a troublé et dont l’accord l’eût fait grand, saint et heureux… Mais, à vrai dire, avec la bonté, la résignation, le renoncement et la pureté morale, c’était aussi l’ignorance, la non-résistance au mal, la destruction de tout ordre extérieur, le retour à la barbarie, la négation de toute religion positive que prêchait ce fils slave de Rousseau. A cette âme aspirant aux cimes de la perfection, la sévère discipline du catholicisme seul, qui a fait les François d’Assise, eût pu fournir une sûre direction. Plus il y a d’amour, plus il faut d’ordre… Hors de là, les élans du génie lui-même, du génie surtout, ne sont trop souvent qu’étrangeté, désordre, péril social.
« Tolstoï a popularisé le rêve moderne d’une « religion irréligieuse » et produit des fanatiques par le mirage d’une justice et d’un bonheur anarchiques. Il a bien vu que c’est l’âme qui manque à notre civilisation, c’est-à-dire la vie profonde et chrétienne. Ce n’était pas une raison pour en détruire le corps, l’organisme extérieur et essentiel et encore moins pour en affaiblir l’âme elle-même en tarissant la plus haute source de la vie spirituelle, la croyance dogmatique. A ces titres, l’œuvre de Tolstoï est, aux deux-tiers, négative et dangereuse. L’homme sincère et généreux qui l’écrivit peut avoir droit à la miséricorde de Dieu : l’œuvre reste et mérite dans quelques pages l’admiration, dans un plus grand nombre la méfiance des âmes. »
Depuis, Serre fut quelque peu ressaisi par sa préoccupation de concilier les doctrines les plus opposées. Dans une brochure intitulée le Sillon et l’Action française, ne s’est-il pas imaginé de proposer la fusion de la démocratie teintée d’anarchisme que professent les Sillonistes avec la tradition monarchique et ses partisans les plus irréductibles ! Précipiter Marc Sangnier dans les bras de Charles Maurras, obtenir qu’ils fassent alliance et qu’ils marchent désormais la main dans la main, sous la bénédiction posthume d’Hegel, c’était former un projet passablement — chimérique. Est-il besoin de mentionner qu’il échoua ?
Enfin Joseph Serre a publié la Lumière du cœur[22], livre profond où, malgré quelques propositions douteuses, il y a de très belles pages sur la morale chrétienne. Mais une de ses meilleures œuvres c’est la part qu’il prit au sauvetage de Lœwengard. Je veux m’y arrêter parce que la conduite de Serre, en cette occasion, porte un enseignement que beaucoup des nôtres trouveront profit à méditer.
[22] La Lumière du cœur, 1 volume, Vitte, éditeur.
J’exposerai les faits d’autant plus volontiers que, depuis la publication de Quand l’Esprit souffle, nombre de personnes m’ont demandé de vive voix ou par lettres ce qu’était devenu ce pauvre Juif égaré. Voici ma réponse.
On se souvient qu’à la fin de l’étude où j’analysais le cas de Lœwengard, j’ai laissé entrevoir quelques craintes touchant sa persévérance. — Hélas, l’événement les justifia.
Lœwengard ne s’était jamais donné la peine d’apprendre sa religion et il n’avait pas trouvé de directeur qui lui fît un devoir de s’instruire. Il en résulta que le catholicisme resta pour lui un décor splendide, fournissant un cadre à la littérature apologétique qu’il méditait d’y installer.
D’autre part, étant d’une santé très fragile, presque indigent et souvent malade, il vivait à la merci des impulsions de son excessive sensibilité. Enfin des influences malsaines, venues de son entourage le plus immédiat, tendaient sans cesse à le replonger dans ces marais fétides de l’occultisme d’où il avait eu tant de peine à se dégager.