A une époque, Serre et moi, nous essayâmes de le décider à faire une retraite assez prolongée dans un monastère où il aurait trouvé, comme directeur des hôtes, un saint moine, très versé dans la connaissance des âmes et sous les auspices duquel il aurait perfectionné son instruction chrétienne. Par lui, il aurait pris l’habitude de fréquenter, avec assiduité, avec régularité, les sacrements, deux conditions essentielles pour qu’un converti récent progresse dans la vie intérieure.
Lœwengard accueillit d’abord avec joie notre proposition[23]. J’écrivis au monastère pour demander qu’on lui permît d’y séjourner plus longtemps qu’il n’est de coutume. Naturellement, la réponse fut favorable. Mais alors, Lœwengard nous déclara sèchement qu’il avait changé d’idée. Puis il dit à Serre qu’il me tenait pour un perfide, car l’évidence s’imposait qu’en manœuvrant pour l’incarcérer dans un couvent, mon objectif était de mettre sous l’éteignoir son talent dont l’éclat m’offusquait. (Sic.)
[23] L’infortuné sentait bien, à ce moment, qu’une cure de solitude et d’oraison dans un milieu sanctifiant lui était nécessaire.
J’avais déjà remarqué, en maintes circonstances, qu’il devenait de plus en plus ombrageux à mon égard. Comme, en même temps, sa nervosité s’accroissait à vue d’œil, j’en conclus qu’il faisait de la neurasthénie aiguë. Mille petits faits le démontraient, et surtout sa tendance inquiétante à se croire en butte à la malveillance universelle.
Pour ce qui me concerne, j’aurais trouvé tout à fait saugrenu de lui en vouloir. Je rompis nos relations afin de ne pas l’irriter davantage. Mais cette rupture eut lieu d’une façon tacite. Je cessai de le voir ; et ce fut tout.
On sait que je ne lui en consacrai pas moins un long chapitre de Quand l’Esprit souffle. Nul ne pourrait prétendre qu’il ne lui est pas sympathique. Au surplus, Serre m’a confié, par la suite, qu’il en avait été touché. C’est qu’après tout c’était une âme loyale, foncièrement droite. Seules la maladie et les manigances du Démon la troublaient et déformaient. Sous cette double action, et nul prêtre intelligent ne lui étant venu en aide, il s’aigrit de plus en plus. Puis il s’imagina qu’une mission de prophète réconciliant la synagogue avec l’Église lui était confiée. Il le proclama et les railleries que lui valut cette conception mégalomane de sa destinée, le mirent en fureur.
Enfin ce qui acheva de le combler d’amertume — et, sur ce point on ne doit aucunement le blâmer — c’est la façon méprisante dont un clan de notables le jugeait. Divers potentats de la soierie, plusieurs dignitaires dans le commerce des saucissons habillés d’un maillot d’argent ne voyaient en lui que le fils besogneux d’un père en faillite et l’accusaient de jouer la comédie de la conversion pour se rendre intéressant. J’ai, moi-même, entendu des propos de ce genre tenus sur son compte par des « hommes d’œuvres » que je pourrais nommer.
Les Pharisiens seront toujours les Pharisiens.
Ainsi dévoyé par la maladie, par son orgueil d’artiste follement épris de son Moi, par manque d’une formation religieuse assez forte pour lui inculquer la discipline catholique, par la niaiserie cruelle et le manque de charité d’une partie importante des milieux pratiquants, il entra en révolte, et proclama que l’Église l’ayant trompé, il allait en sortir. En vain de bons prêtres, Joseph Serre, un ou deux autres de ses amis, tentèrent de le retenir sur la pente périlleuse, il refusa de les écouter. Il prononça le non serviam et, sous l’influence du démon qui le poussait au vertige, publia un manifeste où il exposait ses griefs — ceux qu’on peut admettre, pour une part, comme assez justifiés et ceux qui n’étaient que de pauvres prétextes à venger sa vanité froissée.
Je n’analyserai pas ce libelle ; j’en dirai seulement les conséquences. Parmi les catholiques, les vrais disciples de Jésus s’attristèrent grandement de sa chute et prièrent pour sa résipiscence. Les dévôts de surface le couvrirent d’injures sans même prendre la peine d’examiner son cas. A la synagogue, où il alla frapper, on lui rit au nez et on le mit à la porte. Il se tourna vers les socialistes qui d’abord l’accueillirent, pour triompher de son apostasie et en tirer un argument contre l’Église. Mais quand il leur eut tenu des propos occultistes, ils le bafouèrent et se hâtèrent de l’abandonner.