La guerre éclata. Lœwengard, que son état de santé avait fait réformer, dès le premier jour, tomba, renié de tous, dans une misère noire. — Serre fut à peu près le seul à entretenir des relations avec lui. Il ne lui cachait pas sa désapprobation mais, en même temps, il lui montrait de la pitié et de la sollicitude pour l’avenir de son âme.

Le malheureux sut gré à Serre de sa charité. Il l’excepta, lui unique, de la rancune qu’il vouait désormais à tout le genre humain. Et lorsque cet ami évangélique s’efforçait, par des paroles appropriées, de rallumer la Lumière éteinte dans son âme, il l’écoutait sans trop d’impatience.

Enfin, un jour vint — pendant l’été de 1915 — où Lœwengard, de plus en plus affaibli par les privations et par le chagrin, tomba gravement malade. Comme son dénuement était total, il risquait de mourir dans la rue. On le fit alors transporter dans une maison de santé.

Pendant plusieurs semaines Lœwengard fut dans le délire ; l’on put craindre qu’il ne mourût sans reprendre connaissance. Néanmoins, par la grâce de Dieu, une amélioration passagère se produisit : il reprit conscience de soi-même et constata que l’ami fidèle venait souvent à son chevet. Remué jusqu’au fond du cœur, plein de gratitude, lucide comme il ne l’avait jamais été, il se rendit compte de l’erreur navrante où il s’était perdu[24]. Les larmes du repentir emportèrent, comme un torrent, les débris de son orgueil abattu. Doucement encouragé par Serre, il demanda un prêtre, se confessa et reçut l’Eucharistie.

[24] Il reçut aussi, à cette époque, la visite d’un Juif converti qui vint de loin, exprès pour le supplier de rentrer dans l’Église. Cette démarche évangélique le toucha fort.

Le mieux ne persista pas. Mais, souffrant toujours davantage, sentant venir sa fin, Lœwengard accepta désormais, avec patience et même avec des sentiments d’entier abandon à Dieu, cette purification rédemptrice. Il mourut après avoir reçu les derniers sacrements et en murmurant : — Mon Jésus, ayez pitié de moi !…

Joseph Serre ne se doute pas, au moment où j’écris ceci, que j’ai jugé bon de divulguer qu’il fut alors le bon Samaritain. Peut-être en sera-t-il un peu fâché. Mais tant pis : mon indiscrétion aura plusieurs résultats appréciables. D’abord, les belles âmes qui m’ont confié le chagrin que leur causait l’apostasie de Lœwengard seront consolées, le sachant sauvé. Ensuite, les Pharisiens qui le vilipendèrent éprouveront peut-être quelque remords de leur dureté aggravée d’hypocrisie. Enfin, j’aurai prouvé que j’avais raison de dire, au début de cette relation, que le sauvetage de Lœwengard était une des meilleures œuvres de Joseph Serre.

Dieu soit loué de tout.

LETTRE XI
LECTURES (prose, fin).

L’histoire de l’Église — si nécessaire à connaître par tout catholique désireux de bien servir sa Mère — vient d’acquérir un nouvel historien : M. l’abbé Mourret. Son œuvre se constitue de vivantes annales écrites avec un esprit d’impartialité, une concision, une claire méthode qui la classent au premier rang des travaux de ce genre[25].