[25] Abbé Fernand Mourret, professeur d’histoire au séminaire de Saint-Sulpice : Histoire générale de l’Église, 9 volumes, chez Bloud et Gay, éditeurs. Le 8e volume : l’Église contemporaine, première partie (1823-1878) a paru en 1920.

Rohrbacher était lourd, diffus, souvent inexact. Dawas se montra trop hanté par le souci maladroit de justifier les fautes politiques ou de dissimuler les vices de certains Papes du Moyen Age. Ici rien de pareil, point d’apologies forcées, point non plus de dénigrements par déférence aux opinions de l’adversaire. M. Mourret ignore le parti pris ; utilisant les documents les plus authentiques, les découvertes les plus récentes, faisant état de la tradition comme de l’exégèse, il dit le mal quand il y a lieu et le bien dès qu’il se présente. Ses portraits, dessinés en quelques lignes vigoureuses, donnent l’impression de la réalité. On admire aussi, dans son œuvre, l’art avec lequel il a su classer les événements d’après leur importance. Enfin il expose la doctrine orthodoxe avec tant de lucidité que tout lecteur, même peu versé dans les études dogmatiques, saisit sur-le-champ le sens surnaturel du magistère de l’Église dans les affaires de ce monde.

Je relève également, pour la louer, la façon sobre et complète dont l’auteur définit et réfute les hérésies les plus insidieuses. Il y a, par exemple, au tome VI, l’Ancien Régime, une relation du jansénisme résumant en une vingtaine de pages, tout l’essentiel de la question. C’est un modèle de narration. Et le mérite n’est pas mince car cette erreur s’enchevêtre parmi de telles broussailles théologiques et morales que, seule, une intelligence perspicace, au service d’une érudition de premier ordre, pouvait en faire toucher du doigt la glaciale désolation, sans se perdre dans les détails accessoires.

Je signalerai aussi, au tome V, la Renaissance et la Réforme, l’émouvant récit du schisme puis de l’apostasie d’Henri VIII.

J’ai sous les yeux le tome VIII, l’Église contemporaine, première partie, et j’y relis avec délectation l’histoire de cet admirable concile du Vatican où fut défini et proclamé le dogme de l’infaillibilité. Je voudrais m’y arrêter un moment.

Lorsque Pie IX convoqua le concile, on pense bien que cette initiative suscita l’animosité des incrédules, des schismatiques et des protestants. Rien de surprenant à cela ; c’est la règle : chaque fois que l’Église s’affirme, face au monde, par un acte de foi, ses adversaires entrent en fureur. Même dans son sein, surgissent alors des âmes inquiètes qui s’imaginent que toute initiative froissant les préjugés de leur époque ne peut avoir que des résultats néfastes. C’était le cas des libéraux, en ce temps-là. N’oublions pas que le libéral est un homme possédé de cette idée fixe : conclure un mariage entre la colombe Église et le putois Révolution.

Donc les libéraux s’écriaient : « L’Église a besoin d’un 89. » Le mot fut attribué à l’un des plus… politiques d’entre eux : le comte de Falloux. Celui-ci le désavoua mais en des termes si ambigus qu’un doute subsiste quant à sa véracité. Du reste, s’il ne l’a pas prononcé, ses intrigues, ses dires et ses écrits, avant et pendant le concile, prouvent que telle était bien sa pensée. Ses amis ne demeuraient pas en arrière : leur désir eût été que le Pape devînt une sorte de monarque constitutionnel gouvernant l’Église en collaboration avec un sanhédrin de prélats réunis périodiquement, constituant des partis, discutant, administrant la religion d’après les méthodes parlementaires. Or, à considérer la façon dont les assemblées de la démocratie usent du parlementarisme, on peut se rendre compte des maux que ce règne du bavardage stérile eût produit dans l’Église. Tous les trois mois on aurait vu germer des schismes. Dieu soit béni de nous avoir épargné cette tribulation !

M. Mourret a décrit sans virulence, — mais non sans quelque souriante ironie, — les grands mouvements que se donnaient les libéraux pour empêcher la promulgation du dogme. Il nous rappelle les manigances fielleuses de Döllinger — qui allait bientôt apostasier — les fureurs enfantines de Montalembert, l’agitation brouillonne de Dupanloup. Mais il nous montre aussi la haute raison qui dicta au plus grand nombre des évêques une adhésion lucide au projet de dogme rédigé par les théologiens du Pape.

Au concile, on laissa les opposants discourir tant qu’il leur plut ; mais il arriva que leurs objections ne réusissaient à convaincre personne. En vain, quelques-uns d’entre eux firent-ils craindre une intervention des puissances séculières. En vain les plus diplomates essayèrent d’obtenir un ajournement. Plus ils multipliaient les arguments dilatoires, plus la majorité favorable au dogme s’accroissait. Louis Veuillot, dans ce livre d’une inspiration pénétrante, Rome pendant le Concile, fait sentir, avec netteté, le néant de cette opposition par trop imbue des fausses prudences humaines.

Enfin tout s’apaisa. Selon la prédiction de Pie IX, il y avait eu trois phases successives : celle des hommes, celle du diable et celle de l’Esprit-Saint. Pendant la première, les opinions divergentes s’étaient entreheurtées ; pendant la seconde, Satan s’était efforcé de semer la zizanie. Pendant la troisième, la Lumière de Dieu inonda les âmes.