Il vint à Dieu de loin car, comme la plupart de ses collègues, il avait été formé dans la haine de l’Église et dans la foi aux vertus de la morale laïque. Cette nourriture peu substantielle lui avait laissé un vide profond dans l’âme. L’humanitairerie le déçut. Jeune, ardent, en quête d’un idéal moins inconsistant, il le chercha dans la littérature révolutionnaire d’une part, et dans la poésie symboliste de l’autre.
Lamouroux avait été le camarade d’enfance du Père Bessières. Bien que professant un anticléricalisme agressif, il gardait avec lui des relations amicales et lui écrivait assez souvent :
« Au milieu de protestations d’amitié, dit le Père, il m’exposait sa nouvelle foi avec l’enthousiasme d’un néophyte. Tout le credo socialiste et cégétiste interprété par un mystique : l’apologie de la cité anarchique, de l’union libre, de la solidarité maçonnique, toute la littérature de Jaurès, d’Hervé, de Jean Grave. Avec cela, un pareil enthousiasme pour la jeune littérature, des citations de Verlaine, un dithyrambe sur Mallarmé et la poésie symboliste. »
Cela se passait en 1904.
« Mais, peu à peu, la lecture des œuvres catholiques de Verlaine, un vieux fond de foi hérité de ses ancêtres croyants, l’insuccès constaté des morales laïques auprès des gavroches de Paris dont on lui confiait le difficile dressage, tout cela et la grâce intérieure donnée à toute âme droite, avait créé en lui une nostalgie de la foi. »
Un incident minime produisit le choc qui fit crouler l’armature d’incroyance où Lamouroux encastrait ses illusions sur l’âge d’or promis par les apologistes de la morale sans Dieu.
Il le rapporta au Père en ces termes :
« J’avais surpris un gamin de ma classe commettant une vilaine action. Je prends ma voix la plus grave pour le réprimander :
— Mon ami, on ne fait pas cela.
Lui me regarde, de ses yeux gris, sans la moindre gêne : — Et pourquoi M’sieur ?
— Parce que c’est défendu.
— Et par qui ?
J’hésitai, abasourdi : au fait, par qui ?… Mais il ne fallait pas avoir le dessous. Je fronçai les sourcils : — Par qui ? Par moi.
Je me détournai tandis que le gavroche disait à son voisin : — Qu’est-ce que ça me fait, ce pion !
Partant de ce fait, je me mis à réfléchir pour faire une leçon de catéchisme moral et laïque. Je possédais toutes les théories de nos manuels les plus récents : hygiène, respect de soi, solidarité. Par avance, je vis mes gaillards ouvrir des yeux énormes puis éclater de rire. Jamais je n’avais senti aussi douloureusement la pauvreté, la sottise, la niaiserie de ce catéchisme auquel ses auteurs ne croyaient pas plus que moi. Mais il fallait avoir l’air de faire quelque chose. Avouer tout de suite, comme certains hauts mandarins de l’enseignement primaire ou supérieur, que nous ne savons pas, que le bien et le mal sont pour nous des mots vides de sens, qu’il existe, tout au plus, des actes utiles, ou jugés tels par la majorité des consciences, et des actes nuisibles que la société réprouve au nom de ses intérêts. Avouer cela, devant des gamins d’esprit très éveillé, autant eût valu les abreuver d’alcool. A tout prix, il fallait sauvegarder le mot fétiche : ceci est défendu… Oui, mais pourquoi et par qui ? N’y avait-il pas dans la réplique de mon élève plus de philosophie que dans les dissertations de Léon Bourgeois, de Durkheim, de Lévy Brühl et d’Albert Bayet ?… C’était donc là, réduite à ses proportions réelles, cette vocation d’éducateur dont je m’étais construit un si bel idéal ? Faire naître la peur du gendarme ou du pensum, me transformer moi-même en gendarme ? C’était moins beau qu’un métier de policier car ce dernier croit à la loi — et moi, je n’y croyais pas. »
Parti de là, l’instituteur se mit à la recherche d’une conviction. Il fit son année de service militaire où, quoique très en garde contre toute discipline, il conçut « qu’il y avait dans l’obéissance volontaire une vraie beauté ».
Rentré dans le civil, il reprit le harnais pédagogique, mais le cœur n’y était plus. Avec quelques-uns de ses collègues, dégoûtés comme lui, il forma une sorte de petit cénacle où l’on se mit en quête de la vérité. On y oscillait entre Karl Marx et Kropotkine. Mais Lamouroux ne se satisfit pas des enseignements de ces faux prophètes, de ces barbares aberrants. Peu à peu, il se détacha de ceux de ses amis qui se cramponnaient au socialisme. Il chercha autre chose. Comme il étendait le cercle de ses lectures, il rencontra les Pensées de Pascal. Il en tira tant de réconfort que ce devint son livre de chevet. Le résultat, le voici. Il avait repris des relations avec le Père Bessières et entretenait avec celui-ci une correspondance active. Il s’ensuivit qu’au commencement de 1914, il se rendit enfin aux appels de la Grâce. Les fragments suivants d’une de ses lettres révèlent son état d’âme à cette époque :