Après ma seconde communion, il n’en fut pas de même. J’éprouvai le besoin de marcher, de dilater, en plein air, mon allégresse. Aussitôt mon action de grâces terminée, je sortis de l’église et je m’en allai dans les rues, au hasard, en promenant autour de moi des regards charmés. C’est que, par la vertu du sacrement, les choses me semblaient transfigurées. Parce que mon âme avait conquis une nouvelle enfance, le monde lui-même me paraissait rajeuni.

On arrivait à la fin de l’automne. Le temps était gris et froid et il tombait une petite pluie fine. Mais moi, je croyais circuler dans une tiède atmosphère de printemps. J’aurais juré que le soleil brillait dans un ciel bleu et tapissait d’or les façades enfumées des maisons. Les passants ne m’offraient plus des visages contractés par les soucis ou ternis par les passions. Je leur découvrais à tous je ne sais quoi de fraternel et de riant. Ce n’était plus l’odieux Paris qui bruissait autour de moi ; c’était une ville de rêve où n’évoluaient que des ombres heureuses. A chaque instant montait du fond de mon âme ce cri que j’avais peine à retenir au bord de mes lèvres : — Mon Dieu, comme je vous aime !…

J’allais, j’allais toujours, emporté par un tel courant de joie qu’il me semblait ne plus toucher terre… Je ne sais ni où, ni comment j’ai mangé quoique je garde le vague souvenir de m’être assis dans un restaurant.

L’après-midi, traversant la cour du Louvre, je pénétrai machinalement dans le musée. Je ne vis ni les momies égyptiennes, ni les poteries étrusques, ni les toiles du salon carré. Je repris seulement conscience de l’endroit où je me trouvais dans la salle des Primitifs italiens. Je me tenais immobile devant l’exquis Couronnement de la Sainte Vierge de Fra Angelico ; je murmurais le Salve Regina pour l’étonnement de quelques touristes germaniques qui croassaient là.

Comme le soir tombait et que les gardiens proclamaient la fermeture de leur caravansérail, je décidai de me rendre à Notre-Dame des Victoires afin d’y prolonger la plénitude de la joie créée en moi par la réception de l’Eucharistie. Ah ! je ne m’attendais guère à ce qui allait m’arriver.

A peine fus-je dans le sanctuaire et commençai-je à me recueillir qu’une pensée très inattendue se mit à poindre dans ma tête. Ce ne fut d’abord presque rien : une petite note discordante parmi le concert angélique qui m’emplissait l’âme. Puis cela grandit, grossit, et bientôt cela m’envahit tout entier.

Une voix grinçante criait au dedans de moi : — C’est du propre ! Au lieu de rester en oraison, à l’église, toute la journée, comme c’était ton devoir, tu as couru la ville, tu es allé rêvasser devant des tableaux, bref tu as fait tout ce que tu as pu pour gâcher les grâces qui te furent prodiguées ce matin.

Oubliant totalement, sous cet assaut, que ma journée avait été une action de grâces continuelle et que dès lors il importait peu que je l’eusse passée à l’église ou ailleurs, je répondis : — Peut-être, aurait-il, en effet, mieux valu rester à l’église mais, enfin, je n’ai pas cessé de prier.

— Ce n’est pas la même chose.

— Mais m’y voici maintenant à l’église.