— Malgré mes confessions et mes pénitences antérieures, je ne suis pas encore pardonné. Par suite, toutes mes communions, jusqu’à présent, ont été sacrilèges et je vais aggraver mon crime si je communie aujourd’hui !…
Terrifié, je ne pus faire un pas. Je retombai assis sur ma chaise et je me sentis secoué d’une telle tempête que l’office se termina sans que j’en eusse conscience.
Toute ma vie morte se déroulait devant moi comme une fresque aux couleurs sinistres. Et à chaque faute qui se peignait dans mon cerveau sous des formes monstrueuses, je frissonnais et je me tordais comme si je ne l’avais jamais avouée.
C’était déjà fort abominable ; mais ce qui rendait cette torture plus aiguë, c’était ce scrupule qui zigzaguait au fond de mon âme en traits de feu : — Toutes mes hontes subsistent ; et parce que je les porte toujours en moi, j’ai outragé, d’une manière indicible, Notre-Seigneur, en souffrant qu’Il descende dans le cloaque que je suis… Oh ! mais cela ne m’arrivera plus. Je ne veux plus communier…
Cette aberration dura je ne sais combien de temps. J’essayais bien, par moments, de réagir. Je me disais : — Mais enfin, puisque j’ai reçu l’absolution, puisque je ne suis pas retombé dans mes anciens égarements, il me semble que je suis pardonné. D’ailleurs pourquoi cette crainte soudaine et comment ne l’ai-je pas ressentie plus tôt ?
Rien n’y faisait. Je demeurais en proie à une très sombre épouvante et surtout l’idée de communier me causait une véritable répugnance.
Pas plus que mon ami de tout à l’heure, je ne pouvais prier. Dans ces cas-là, Dieu permet que le diable paralyse en nous l’organe de la prière. On est tellement fasciné par le scrupule qu’on perd toute défense. Le patient n’est plus qu’un pauvre idiot qui se laisse rouer de coups sans penser même à prendre la fuite.
Toutefois je gardai assez l’instinct du péril pour me rendre compte que j’avais besoin d’un secours immédiat. Je me traînai dehors et je me mis tout de suite en quête de mon confesseur.
Quoique, d’habitude, il ne fût pas au presbytère à cette heure-là, mon bon ange fit que je le rencontrai. C’était mon excellent père l’abbé M… qui doit se souvenir de cet incident.
Je demandai à me confesser et je lui exposai ce qui m’était advenu. Je terminai en lui déclarant, avec énergie, que désormais, je ne me croyais plus digne de communier.