III
LES TENTATIONS

Une maison a été bâtie dans une lande où il y a des fleurs mais aussi beaucoup de brousse et de fondrières. Celui qui l’habite sait que s’il ne la tient pas soigneusement close, toutes les malices de l’air et du sol y entreront pour la salir et la dégrader. C’est pourquoi, outre qu’il s’efforce de la conserver nette, il en a muni les fenêtres de doubles volets et les portes de forts verrous.

L’ombre venue, il fait une ronde au dehors et il constate que rien ne paraît le menacer. Toutes choses dorment sous le sourire des étoiles. C’est à croire que les esprits de la nuit s’en sont allés très loin circonvenir d’autres solitaires.

Il rentre, donne trois tours de clef, s’assure que les barres des persiennes sont bien mises, puis allume sa lampe et commence à prier.

Comme il se sent paisible, en tête-à-tête avec son crucifix ! Quel pur silence celui qui l’enveloppe ! On dirait un lac immobile, un gouffre d’azur fluide sur lequel ses oraisons planent comme des oiseaux couleur de neige et de glacier. Tandis que ses sens se reposent dans le détachement, il s’évade du monde extérieur au point que son âme, enfin libre, s’enroule, comme un volubilis, autour de la croix et monte se blottir dans la plaie du cœur de Jésus.

Mais soudain, un vent chaud se lève sur la lande. Il augmente par degrés et fait bientôt de la demeure le centre de tourbillons concentriques. Ce souffle insidieux ne sanglote ni ne se lamente ; non : il y passe des rappels de musiques lascives naguère entendues avec ivresse, des cliquetis de coupes entrechoquées, les rires à la fois rauques et caressants de la volupté. Les parfums qu’il promène sont ceux des alcôves de débauche ; ils énervent et rendent la chair infiniment lâche.

Le veilleur interrompt sa prière… Pourtant c’est à peine si d’abord il s’émeut.

— Je connais cela, se dit-il : parce que je vis à l’écart des fêtes dont ces souffles chantent l’attrait, il était sûr qu’ils me poursuivraient dans ma solitude… Que m’importe : ils peuvent rôder autour de la maison, ils n’y entreront pas.

Il se complaît dans sa sécurité ; il reprend sa prière en s’affirmant, avec trop d’insistance, qu’il ne donnera aucune attention à ces prestiges. Mais voici qu’après quelques mots proférés d’une lèvre machinale, il s’interrompt. Voici que, sans presque s’en apercevoir, il prête déjà l’oreille aux gammes mélodieuses modulées par la brise. Il déclare : — Tout cela se passe au dehors ; la maison est close ; la maison est sûre… Et dans le moment même où il se le répète, une envie commence à poindre en lui d’entr’ouvrir la porte, seulement pour se rendre un peu compte de ce que charrient ces rumeurs passionnées dont la langueur insinuante fait éclore en lui certains désirs troubles dont il ne cherche déjà plus guère à se défendre.

Cependant il esquisse une résistance : — Je n’irai pas ouvrir la porte, je n’irai pas !…