C’est en vain qu’on veut la rattraper pour l’enfermer dans la prière. Plus on la pourchasse, plus elle se dérobe. Les distractions succèdent aux distractions. Elles se multiplient, elles tourbillonnent, elles remplissent l’âme d’un bourdonnement continu. A les subir, on devient semblable à un chef d’orchestre qui brandirait désespérément son bâton sur la tête de musiciens toqués. Les uns raclent une valse, les autres trombonnent une marche héroïque, tandis que les camarades pépient une berceuse nonchalante dans leurs flûtes et que la grosse caisse déchaîne sur le tout son tonnerre absurde, ponctué par le rire aigre des cymbales.
On s’entête à obtenir le silence ou à donner à cette cacophonie l’unisson d’un hymne grégorien. — On n’arrive qu’à augmenter le tumulte…
Je connais très intimement quelqu’un qui, naguère, s’exaspérait lorsque les distractions bouleversaient de la sorte son âme éprise d’oraison.
Il s’agitait, s’énervait, se reprochait son manque de ferveur puis se courrouçait et contre lui-même et contre l’ambiance qui, croyait-il, le faisait divaguer d’une manière aussi ridicule. Aussitôt le diable intervenait pour augmenter son désordre intérieur puis se frottait les mains, heureux de l’avoir fait manquer à la vertu de patience et de l’empêcher de prier.
Il alla conter sa peine à un bon moine qui lui répondit : — Du moment que vous vous affligez de ce défaut de recueillement, vous ne péchez pas puisque votre volonté n’y entre pour rien. Où la faute commence c’est lorsque vous vous en irritez. D’ailleurs, outre que vous faites ainsi le jeu de l’Adversaire, vous remarquerez que plus vous vous tracassez à cause de ces distractions, plus elles augmentent. Offrez-les à Dieu comme une tribulation et priez-le, avec calme, de vous en délivrer. Enfin n’oubliez pas que tout le monde souffre des distractions, même les Saints. Vous savez que Sainte Térèse rapporte qu’il lui advint de passer tout un office sans pouvoir fixer une minute son attention[2]. Elle ajoute qu’elle ne connaît pas de remède immédiat et qu’on doit se résigner à cette épreuve en attendant que Dieu vous l’enlève. Si vous persistiez à recourir aux moyens violents pour écarter les distractions, vous vous fatigueriez l’esprit et vous courriez le risque de tomber dans le découragement. Donc, de la douceur. Répétez-vous cette phrase de l’Évangile : « Apprenez de moi, dit Jésus, que je suis doux et humble de cœur et vous trouverez le repos dans vos âmes. Et allez en paix en méditant ce précepte.
[2] « Pendant plusieurs années, j’ai souffert de ne pouvoir fixer mon esprit durant le temps de l’oraison. » Sainte Térèse : Chemin de la perfection, ch. XXVIII.
Le bouillonnant individu comprit la leçon. Aujourd’hui, quand le tintamarre des distractions s’élève en lui, il applique le conseil du moine. Il y a gagné que la tentation d’impatience est devenue beaucoup moins fréquente[3]…
[3] Voici un texte de Tauler où la conduite à tenir vis-à-vis des distractions est également indiquée sous une image frappante : « Quand cet orage s’élève dans notre âme, conduisons-nous comme on le fait quand il pleut à verse ou qu’il grêle. On se réfugie vite sous un toit jusqu’à ce que la tempête ait passé. De même si nous sentons que nous ne désirons que Dieu et que pourtant l’angoisse nous saisisse, supportons-nous avec patience dans l’attente calme de Dieu. Restons tranquillement sous le toit du bon plaisir divin… (Sermon pour la fête de la Pentecôte).
Au surplus, quand on y réfléchit, on découvre que Dieu ne nous demande qu’un effort sincère. Une oraison pleine de distractions involontaires présente à ses regards tout autant de mérite qu’une oraison très recueillie. Puis l’âme peut profiter de cette épreuve pour y apprendre sa fragilité, pour y apprendre aussi à persévérer dans la prière même lorsque l’imagination refuse de se plier au devoir. Car c’est un axiome fondamental de la mystique que l’imagination forme le défilé favori du diable. Neuf fois sur dix, c’est par elle qu’il débouche dans notre âme.
En d’autres occasions, le Mauvais, n’ayant pas réussi à nous troubler par des attaques directes, tente un mouvement tournant. Sachant combien nous sommes portés à nous juger d’une façon favorable dès que nous avons fait quelque effort pour vivre en Dieu, il nous insinue que nous sommes devenus des espèces de saints qui, par leur zèle et leur exactitude dans les pratiques de la religion, acquièrent le droit de se relâcher un peu et de recenser, avec complaisance, les mérites dont ils s’imaginent être désormais nantis.