Tentation sournoise et d’autant plus dangereuse qu’elle flatte notre amour-propre. Ah ! comme nous prenons alors plaisir à passer en revue les soi-disant perfections de notre âme, comme nous nous attribuons le bien que Dieu fit en nous, comme nous arrosons, d’une main prodigue, la fleur luxuriante de notre orgueil ! Bientôt, pareils à l’âne chargé de reliques de la fable, nous nous pavanons parmi les fidèles et nous toisons, avec une pitié dédaigneuse, ces pauvres dévots dont l’humble prière nous semble un balbutiement informe si nous le comparons au degré d’oraison sublime où nous nous croyons parvenus.
Ce stupide contentement de nous-mêmes et la fausse sécurité qui en résulte nous mèneraient vite à l’oubli des grâces reçues et à la négligence de nos devoirs religieux. Nous ne tarderions pas à nous dire : — A quoi bon l’assistance quotidienne à la messe, la communion fréquente, les longues prières du soir et du matin ? Cette discipline pouvait me servir au temps où j’avais besoin de lutter contre les tentations vulgaires. Mais maintenant que je suis sûr de moi, pourquoi ne pas réduire et simplifier mes exercices ? La satisfaction intime que j’éprouve me démontre que Dieu ne me demande plus qu’une déférence tacite qu’il m’est superflu de manifester par des actes.
Le Diable frétillerait de joie si l’on en arrivait à ce point de suffisance vaniteuse, car il aurait obtenu un double résultat : nous écarter de Notre-Seigneur par l’inconstance à l’égard de la Sainte Eucharistie et, en corollaire, nous aveugler sur le péril de cette tentation d’orgueil dont il nous empoisonna l’esprit.
Mais Dieu veille. Avant que cette crise de pharisaïsme ait totalement boursouflé notre âme, Il nous envoie quelque épreuve cinglante qui nous éclaire en nous montrant le néant que nous serions sous sa miséricorde. C’est une maladie qui nous oblige de recourir à la charité de ce prochain dont nous nous croyions hier le supérieur. Remède encore plus efficace, c’est quelque lourde humiliation qui tombe sur nous comme un coup de trique et qui nous fait choir dans la posture convenable : le nez à terre et l’âme en sang.
Alors la lèpre d’orgueil se détache et tombe en écailles autour de nous. On comprend le peu qu’on valait. On déteste sa présomption. Tout meurtri de la tribulation salutaire dont on vient d’être favorisé, on s’efforce de regagner le terrain perdu pendant qu’on se plaisait à soi-même. On aspire à mériter, de nouveau, l’amour de Notre Seigneur et, pour commencer, on file, quatre à quatre, au confessionnal.
En effet, nous confesser, c’est le seul moyen que nous possédions de nous nettoyer l’âme des épluchures que les tentations y projettent. Même si l’on n’y a pas consenti formellement, même si l’on n’a guère mis de complaisance à les envisager, il est bon d’effacer le plus tôt possible les taches dont elles nous maculèrent.
C’est que lorsqu’on eut l’imagination et la volonté longuement sollicitées par la tentation, on devient semblable au chauffeur qui arrive à l’étape après une course de plusieurs centaines de kilomètres en auto. Les poussières et les fanges des pays qu’il traversa le couvrent d’un enduit bariolé dont une douche copieuse parviendra seule à le délivrer. Il se sent mal à l’aise ; il respire avec peine tant que de larges ablutions ne l’ont point rendu net. Ainsi de la confession : elle débarbouille notre âme des corpuscules diaboliques dont la tentation l’encombra pour paralyser en elle les mouvements de la grâce.
Mais parfois, et surtout lorsque nous sommes encore mal guéris de notre orgueil, on se résout difficilement à user du remède. Afin de maintenir son emprise, le Diable nous suggère toute une kyrielle de sophismes.
En veut-on quelques-uns ? Voici.
— Après tout, se dit-on, maintenant que les choses sont allées aussi loin, pourquoi ne pas céder à la tentation ? Quand je lui aurai obéi, les images dont elle m’obsède s’effaceront et j’aurai la paix. D’ailleurs, en esprit, je me suis complu à caresser leurs séductions. Et donc l’acte n’ajoutera pas grand’chose à mon péché.