Ou bien : — Mon confesseur est très occupé. J’aurais honte de le déranger pour de telles vétilles sur l’importance desquelles il se peut que je m’abuse. Je vais l’ennuyer sans motif. Et à quoi servirait de lui soumettre ces piètres rêveries ?

Ou encore : — J’ai bien le temps ; il n’y a pas de raison pour ne pas attendre le jour où j’ai l’habitude de me confesser.

Dans le premier cas, c’est une malice très virulente qui nous incite à la chute puisque nous savons, par expérience, que si nous cédons à la tentation, notre penchant à mal faire, loin de s’apaiser, se fortifiera par notre défaillance et que bientôt, il réclamera, de façon plus impérieuse, des satisfactions nouvelles. En outre, c’est nous mentir à nous-mêmes que de prétendre qu’il n’est guère plus grave d’accomplir une faute que de penser à la commettre. En effet, nous n’ignorons pas qu’il y a une certaine différence centre le fait d’avoir envie de se vautrer dans la crotte et celui de s’y rouler réellement.

Dans les deux autres cas, c’est notre amour-propre, c’est-à-dire notre ennemi le plus intime qui nous leurre. Toutes les échappatoires, tous les subterfuges lui sont bons pour retarder le moment de s’humilier par un aveu. Or, nous ne savons si ces hantises tentatrices que nous considérons comme des vétilles ne sont pas, au contraire, les indices d’un état d’âme fort inquiétant. Il n’y a que le confesseur qui ait grâce d’état pour en décider. Quant à l’objection qu’on ne veut pas le déranger, elle ne tient pas debout. Un prêtre, conscient de son devoir, se gardera bien d’invoquer ses occupations pour refuser son assistance au pénitent qui vient lui confier son trouble.

Quant à la ruse dilatoire qui consiste à se dire : — J’ai bien le temps, elle est des plus piteuses. Pour reprendre la comparaison posée plus haut, c’est comme si le chauffeur, plein de poussière, déclarait ceci : — Il est vrai que je suis fort sale ; mais comme c’est aujourd’hui lundi et que j’ai l’habitude de prendre un bain le samedi, j’attendrai jusqu’à la fin de la semaine pour me nettoyer.

Si l’on demeurait de sang-froid, de telles réfutations des sophismes du Mauvais s’imposeraient d’elles-mêmes. Nous n’hésiterions pas à recourir, sans tergiverser davantage, au médecin de l’âme. Mais il arrive que la persistance de la tentation nous bouleverse si fort que nous ne parvenons pas à prendre notre parti. Un dialogue effarant s’engage en nous. Notre bon Ange nous dit : — Hâte-toi de te blanchir. Le Diable nous souffle : — Reste noir, c’est bien plus commode…

Quand on en vient au paroxysme de ce conflit, il n’y a qu’une ressource : se réfugier éperdument dans la prière, et dans la prière à la Sainte Vierge. Elle sait si bien la Bonne Mère que, sans son aide toute-puissante, nous ne parviendrions jamais à nous tirer du marécage où nous barbotons. Il faut lui crier avec une confiance toute enfantine : — Maman, au secours, Maman j’ai mal et je péris si vous ne me tendez la main !

Aussitôt, Elle nous désembourbe et Elle met en fuite le vieux serpent qui retourne se tapir, en grinçant des crocs, dans ses ténèbres.

Alors l’esprit se calme et rentre dans la voie saine de l’humilité et de la vraie contrition. Les velléités de révolte s’effacent comme les fantômes de la nuit au lever de l’aurore. On n’a plus qu’un désir : se purifier. Et tandis que s’aplanissent les dernières houles de la tempête, on se résout à se confesser en se récitant les beaux vers de Verlaine :

Vous voilà, vous voilà, pauvres bonnes pensées :