On comprend que le diable profite de conditions aussi favorables à l’exercice de son pouvoir pour multiplier ses attaques contre les âmes qui s’efforcent de vivre en Dieu et de persévérer dans l’oraison malgré l’ambiance adverse. Sitôt qu’il a vérifié qu’elles se maintiennent en état de grâce, sitôt qu’il a constaté que les tentations les plus violentes ne les inclineront pas au péché mortel, il entre en rage. Incapable de les pervertir, il se venge en employant toutes ses ressources à les bouleverser par des tempêtes d’ordures et d’épouvantes. Auprès de certaines, il va jusqu’aux sévices physiques, comme ce fut le cas pour le Bienheureux curé d’Ars. Mais le plus souvent, son dépit s’exerce par un afflux de pensées abominables dans l’esprit de ceux qu’il obsède. Ne pouvant rien contre leur volonté, il projette des tombereaux d’immondices dans leur imagination.
Les vies des Saints fournissent des milliers d’exemples de ces horribles manigances. Mais combien d’âmes qui, sans être arrivées à la sainteté, essaient de progresser dans la vertu, les subissent également !
Je mentionnerai quelques cas de ces assauts démoniaques d’après des relations dont je ne puis suspecter l’exactitude.
Quelqu’un raconte : — Un jour, après la messe, j’étais occupé à réciter les litanies de la Sainte Vierge et je puis affirmer que je m’y adonnais de tout mon cœur. Je venais de communier ; j’avais fait une action de grâces des plus ferventes. Rien donc ne pouvait me laisser soupçonner l’étrange tribulation qui allait fondre sur moi.
Je formulais lentement et avec une joie pensive chacune des invocations. Je me baignais dans les louanges de la Bonne Mère comme dans une eau tiède et bleue dont le miroitement m’emplissait l’âme d’une paix lumineuse.
J’en étais arrivé à : Mater castissima ora pro nobis, quand, soudain, une voix croassante s’éleva en moi, avec une rapidité inouïe ; elle criait ces mots ignobles : « C’est une gueuse… »
Qu’on excuse la précision avec laquelle je rapporte cette horreur. Elle est nécessaire pour marquer le contraste brutal entre mon état d’esprit à ce moment et ce que j’étais forcé d’ouïr.
L’ordure fut articulée d’une façon si nette que je dus m’interrompre et que je regardai, tout effaré, autour de moi, car il me semblait impossible que mes voisins n’eussent pas entendu. Mais personne n’avait levé la tête. Je crus à une illusion de ma part d’autant que je n’avais jamais rien ressenti de pareil. Quoique fort ému je repris ma récitation.
Alors la chose affreuse recommença : toutes les invocations furent doublées, pour ainsi dire, d’insultes effroyables à l’adresse de la Sainte Vierge. Cela s’enroulait autour des litanies comme du houblon autour d’une perche. L’obsession devint bientôt tellement despotique que malgré le dégoût qui me faisait frémir jusqu’au fond de l’âme, il me fallut prêter l’oreille à une enfilade d’outrages indicibles lancés, comme des paquets de boue, à la face de l’Immaculée. Cela dura longtemps. Puis l’attaque se termina par un sombre éclat de rire dont les échos répercutés me déchiraient le cœur.
Tout tremblant, je sortis de l’église. Je ne savais à quoi attribuer cette éruption de fange. J’avais le sentiment absolu que je n’y avais consenti en rien et je ne parvenais pas à comprendre comment une telle vomissure d’égout avait pu souiller l’autel que j’ai élevé dans mon âme à ma Mère tendrement aimée : la Madone. — Heureusement l’idée me vint d’aller trouver mon directeur qui m’expliqua la chose et me rassura…