J’eus la curiosité de regarder ma montre. Il était quatre heures moins vingt-cinq. L’attaque avait duré plus d’une heure et demie…
Comme on le remarque, l’attaque démoniaque se distingue nettement de la tentation. Dans la première, le Mauvais s’applique à nous présenter, de la façon la plus imprévue, des images et des pensées n’ayant aucun rapport avec nos habitudes d’esprit. Car quel est le croyant qui serait capable d’outrager, avec réflexion, le Saint Sacrement ou la Sainte Vierge ? Dans la seconde, au contraire, la partie inférieure de notre âme entre en jeu. Le diable veut nous induire à pécher et, pour arriver à ses fins, il dirige son effort sur nos faiblesses et sur les plus invétérés de nos défauts. Ne fût-ce que pour lui résister nous employons de la volonté et donc nous portons notre attention sur le point menacé. Tentés, nous délibérons. Attaqués, nous subissons.
Il semble aussi que l’attaque démoniaque soit, dans l’ordre surnaturel, la contre-partie des grâces extraordinaires dont Dieu favorise parfois, à l’improviste, les âmes qu’il a le dessein de perfectionner. De même que le fidèle, comblé de ces grâces, en est investi d’une façon toute gratuite, de même c’est aux moments où il est le plus éloigné de méfaire que le Diable se divertit à l’effrayer par des impulsions dégoûtantes.
Si attristantes, si déconcertantes qu’elles soient, on peut tirer quelque consolation de ces horreurs, puisqu’elles démontrent à quel point le Mauvais se trouve désappointé lorsque nous échappons à ses embûches. Il est alors pareil à un vermineux et rancunier trimardeur qui, chassé du logis où il espérait faire prospérer sa crasse, se venge en souillant le seuil de ses ordures et en crachant au nez du propriétaire.
La conduite à tenir dans ce cas est indiquée, sous une forme charmante, dans une lettre de saint François de Sales à sainte Chantal qui se plaignait d’attaques démoniaques : « C’est bon signe, écrit-il, que le diable fasse tant de bruit et de tempête autour de la volonté ; c’est signe qu’il n’est pas dedans… Laissez courir ce vent et ne prenez pas le fifrelis des feuilles pour le cliquetis des armes. »
— Et puis, ajoutait celui qui eut à supporter l’attaque nocturne, relatée ci-dessus, on doit se trouver heureux d’être éprouvé de la sorte, car c’est encore un moyen de se conformer aux souffrances de Notre-Seigneur. Lorsqu’au jardin des Oliviers, il voulut ressentir, selon son humanité, toutes les douleurs que lui infligent nos péchés, le diable, j’imagine, aggrava son agonie par des représentations cent fois plus ignobles encore que les sales images dont il nous afflige quelquefois. Si la plus innocente des victimes a été traitée ainsi, nous, coupables, de quoi aurions-nous le droit de nous plaindre ? Ah ! plutôt, réjouissons-nous et confions-nous dans cette parole de l’Apôtre : « Nous ne sommes les cohéritiers du Sauveur qu’autant que nous souffrons avec lui[5] ! »
[5] Saint Paul, Ép. aux Romains, VII, 17.
V
L’ARIDITÉ
Il est, dans la vie intérieure, des périodes où l’âme se sent tout heureuse. L’oraison, la méditation, l’assistance aux offices, les sacrements la pénètrent de félicité. La Grâce la soulève et l’emporte dans des espaces de lumière. Nul acte ne lui coûte qui la rapproche de Dieu. Ailée, souple, agile, elle vole éperdument vers les sommets, comme une alouette qu’enivre le renouveau.
Avec quelle ampleur on savoure alors la joie de ne plus toucher terre et de reconnaître en soi, autour de soi, la présence divine. Les bruits du monde ne vous parviennent plus que comme de sourdes rumeurs qui s’étouffent dans du brouillard. C’est en vain que les hommes se démènent pour le régal de leurs passions, ils apparaissent semblables à des ombres confuses esquissant de vagues gestes sur un paravent grisâtre. Le spectacle et la fête sont autre part : au seuil du cœur inondé d’amour de Jésus-Christ. Et l’âme qui sait qu’elle tombera bientôt dans ce foyer, comme une comète dans le soleil, s’épanouit d’allégresse radieuse au seul pressentiment de sa transfiguration auprès de l’adorable Essence.