Ah ! si l’on pouvait évoluer toujours dans cette atmosphère brûlante où surabondent les grâces sensibles !…

Dieu ne le permet pas. Il veut que nous méritions notre salut par la souffrance. Lorsqu’il nous octroie, de la sorte, un avant-goût de la béatitude, c’est afin que nous nous donnions entièrement à Lui. C’est afin que le souvenir de sa Face entrevue nous soit un réservoir d’énergie où nous puiserons pour le reconquérir lorsqu’il lui plaira de paraître se dérober.

Éclipse nécessaire mais combien douloureuse ! Tout à l’heure, l’âme était pareille à une futaie par un beau temps de la mi-été ! Ses frondaisons de prières s’imprégnaient d’or fluide. Le ciel bleu riait aux interstices des feuilles. Des ombres fraîches et veloutées couraient sur le gazon. La musique câline du vent se mêlait au murmure roucouleur des sources.

Maintenant la futaie s’effrite : il n’y a plus qu’un pauvre arbre dépouillé enfonçant ses racines maigres dans un sol sec et plein de silex. Toute clarté meurt au ciel couleur de plomb d’où ne descendent que des souffles âpres qui tordent, en un cliquetis désolé, les branches noires et nues. Parce qu’on ne sent plus couler les eaux vives de la Grâce, l’aridité s’empare de l’âme pour en faire une solitude qu’une nuit très obscure envahit tout entière…

Quelqu’un qui connaît cet état de sécheresse glacée où il semble que Dieu nous abandonne totalement décrit ainsi ses souffrances : — J’étais entré dans une chapelle de Carmélites pour y adorer le Saint-Sacrement. D’habitude, à peine m’étais-je agenouillé qu’un élan de ferveur m’emportait vers Jésus. Je me sentais tout de suite en familiarité avec Lui. Je lui disais ma tendresse. Et aussitôt, un flot d’amour, irradié du tabernacle, venait à la rencontre de mon âme pour la submerger et l’emporter dans l’infini du ravissement.

Mais ce jour-là, rien de pareil ne se produisit. Mon âme était inerte, comme engourdie dans une somnolence invincible. Elle demeura muette. En même temps, nul réconfort ne me vint de l’autel. On aurait dit que Notre-Seigneur s’était éloigné, laissant le ciboire vide. Moi qui étais accoutumé à sa présence, je me sentis soudain affreusement seul et je compris que j’allais pâtir.

Peu après je crus découvrir que Jésus se tenait à une distance inouïe au-dessus de moi. Entre la hauteur où il s’était retiré et l’habitacle misérable où je grelottais d’angoisse, il y avait des épaisseurs accumulées de ténèbres.

Je ne sais comment exprimer cela. L’encre gèlerait dans la plume avant qu’on trouve les mots pour rendre cette sensation d’être séparé de Dieu par un abîme dont aucun calcul ne pourrait chiffrer l’étendue. Supposez un homme descendu au fond d’un puits creusé à plusieurs centaines de mètres sous la terre. Il n’a pas d’espoir de remonter jamais à la surface. Tout ce qu’il découvre, en levant les yeux vers l’orifice, c’est une petite étoile piquée, comme une tête d’épingle, au plus noir du ciel horriblement lointain. Et son scintillement presque imperceptible va en diminuant à mesure qu’il la dévore du regard.

Bien que trop faible, cette image peut donner une idée approximative de mon isolement et de ma détresse quand j’eus acquis la conviction que Jésus m’avait quitté.

Durant les semaines qui suivirent, ce sentiment d’abandon s’aggrava de peines presque intolérables. Mon âme restait sèche, froide, immobile comme le lit d’une rivière tarie en décembre. Elle était, pour ainsi dire, la terra invia et inaquosa du Psalmiste. J’éprouvais de la fatigue et de l’ennui à prier. Formuler des actes de foi, d’espérance, de charité, de contrition m’était insipide. A la messe quotidienne, je ne m’unissais que d’une façon toute machinale aux demandes et aux oblations du Sacrifice. Du commencement à la fin, je me répétais : « O Dieu, puisque tu es ma force, pourquoi m’as-tu repoussé ? » Puis je pleurais, la figure enfouie dans mes mains. Quand je communiais, mon cœur, naguère plein d’effusion reconnaissante au contact de son Sauveur, restait plus pétrifié qu’un coquillage fossile dans un bloc de grès. Mon âme gisait, presque morte. Était-ce donc que je n’aimais plus Dieu ? J’étais sûr du contraire, car je distinguais bien que c’était seulement à cause de son absence de moi que je souffrais si fort. Aussi, je passais les heures dans l’attente anxieuse de quelque chose qui aurait dû arriver et qui n’arrivait pas. En proie à une langueur fébrile, je me répétais :