— Est-ce pour toujours, ô mon Dieu, que vous m’avez abandonné ?
A la longue, je finis par me répondre :
— Après tout, il est le Maître. Qu’il ne m’aime plus, c’est son droit, mais il ne m’empêchera pas de l’aimer quand même.
A force de me le redire, l’idée me naquit que cette constance dans l’abnégation et cette volonté d’amour désintéressé, c’était justement ce que Dieu exigeait de moi. Une lumière me vint également par cette phrase de l’Imitation : « Plus un homme avance dans la vie spirituelle, plus il se trouve surchargé de croix parce que l’amour lui fait sentir la peine de son exil. »
Méditant sur ce texte et mettant en parallèle mes joies d’hier avec mes afflictions d’aujourd’hui, je compris enfin ceci : Au début de nos progrès dans la voie étroite, Dieu nous prodigue des consolations manifestes, des grâces presque palpables pour nous stimuler à la vertu. Il nous soutient sous les aisselles comme un père qui apprend à marcher son enfant. Quand il nous juge assez forts pour avancer d’un pas plus assuré, il retire sa main et se cache. Mais son regard plein de sollicitude ne cesse de nous suivre. Nous croyons qu’il est parti très loin et jamais il n’a été aussi près de nous. Seulement, nous n’en avons plus conscience, et de là, notre désolation.
Pour moi, dès que j’eus saisi que cette épreuve marquait le passage entre deux degrés de la vie spirituelle, celui qui se présentait étant plus élevé que celui dont je m’attardais à regretter l’assise, je résolus d’attendre avec patience, le bon plaisir de Dieu. J’en fus largement récompensé par la suite car à cette nuit des sens que je venais de traverser succéda une aurore où je reçus des grâces d’ordre intellectuel qui me rendirent toujours plus amoureux de la Croix…
On ne saurait ajouter grand’chose à cette description si précise de l’état d’aridité, de ses causes et de ses effets. Je soulignerai seulement que lorsqu’il le produit en nous, Dieu nous fait une grande faveur, puisqu’il manifeste par là son dessein de nous hausser de l’enfance spirituelle à l’âge viril de la foi.
Que nous continuions à prier, à communier à obéir aux commandements de Dieu et de sa sainte Église, pendant toute la durée de l’épreuve, sans retirer aucun fruit sensible de notre fidélité, c’est un grand signe que nous ne sommes pas abandonnés. Je sais bien que cette péripétie est affreusement pénible à supporter. On aime tant Notre-Seigneur ; on s’est fait une si suave habitude de le voir nous tendre ses mains percées par les clous pour que nous les couvrions de baisers sanglotants et de larmes.
Or, voici qu’il les retire et que nos lèvres s’écorchent sur les aspérités d’un mur de granit !
Mais patience : l’épreuve victorieusement subie, on entre dans des régions de haute lumière auprès desquelles les pays qu’on traversa jadis et qu’on trouvait si beaux ne nous apparaissent plus que comme des brumes polaires.