Ce qui signifie que grand-maman, rentière notable et catarrheuse à souhait, mourra bientôt ou que le dévoiement de l’oncle Polydore, vieux garçon cossu, le mènera sous peu de la chaise percée au cercueil.
Le noble a la foi que le Juif redorera ses merlettes et ses lambels. Le bourgeois a l’espérance que ses parents riches et valétudinaires demeureront lucides le temps d’extirper de leur cerveau les termes d’un testament juteux. Tous deux ont la charité. En effet, l’armorié judaïsant comme l’enrichi des grands comptoirs protègent l’Église — pourvu, toutefois, que cela ne les gêne pas trop. Non seulement ils font à Dieu l’honneur de venir s’ennuyer, vingt minutes, tous les dimanches, à la messe basse, devant son autel mais encore ils allongent, sans trop gémir, une pièce de cinq sous à la quête pour le denier du culte. Quand le curé du village où ils possèdent une terre reçoit ses collègues pour l’Adoration, ils lui envoient quelques vieilles poules rendues étiques par l’abus des pontes intensives, une douzaine de poires véreuses et les grappes, acides à faire danser les chèvres, d’une treille exposée au nord. Les plus prodigues l’invitent, pour manger les restes, le lendemain des jours où ils ont festoyé les gros propriétaires des environs.
Quelquefois aussi, ces bien-pensants demandent à s’édifier. Ils suivent les sermons d’un Carême. Mais alors il se peut qu’ils subissent des froissements mal tolérables pour une personne dont le gousset pèse.
Ce déboire advint à M. Prosper Redoublé qui, ayant accumulé des sommes, dans un commerce de beurre ingénieusement additionné de margarine, trouvait à propos de faire son salut.
Le prédicateur était un ancien missionnaire. Un long contact avec les sauvages de la Nouvelle-Guinée l’avait rendu inapte aux périphrases huilées et aux pommades oratoires.
Cet apôtre bourru parla sur la richesse. Et tout d’abord il fit se hérisser sur le crâne de M. Prosper quinze cheveux échappés aux soucis du négoce en émettant la phrase célèbre du Père d’Alzon : — L’argent, ça pue !…
Puis il développa ce thème insolite, secoua, dans un blutoir sans merci, les égoïsmes et les avarices, traita comme du fumier les agiotages et les boursicoteries, et enfin, poussa l’oubli des convenances jusqu’à glorifier un certain François d’Assise, vagabond sans feu ni lieu, parce qu’il avait épousé « une grande dame, veuve depuis Jésus-Christ et qui s’appelait la Pauvreté ».
La péroraison acheva de bouleverser M. Redoublé. En effet, le missionnaire y cita pour le commenter un texte de l’Évangile que certains prédicateurs laissent d’habitude, dans une ombre prudente.
Vous vous rappelez qu’un jeune homme fort riche s’étant approché de Jésus lui demanda ce qu’il fallait faire pour gagner la vie éternelle.
« Jésus lui dit : — Tu ne commettras point d’homicide ; tu ne seras pas adultère ; tu ne déroberas point ; tu ne porteras point de faux témoignage ; honore ton père et ta mère et aime ton prochain comme toi-même.
« Le jeune homme dit :
— J’ai observé tout cela dès ma jeunesse ; que me manque-t-il encore ?
« Jésus répondit :
— Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres et tu auras un trésor dans le ciel. Puis viens et suis-moi…
« Ayant ouï cette parole, le jeune homme s’en alla tout triste — car il possédait de grands biens.
« Cependant, Jésus dit à ses disciples :
— En vérité, je vous le dis, le riche entrera difficilement dans le royaume des cieux. Et je vous le dis encore : il est plus aisé à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume des cieux. » (S. Math., XIX, 18-24).