C’est en vain qu’il tente d’échapper à cette inéluctable loi de la souffrance qui régit l’univers. C’est en vain qu’il torture la matière pour rassasier sa faim de jouissances sans efforts. C’est en vain qu’il voudrait enfanter dans la joie. La douleur, refoulée sur un point de son domaine, ne tarde pas à surgir sur un autre et à l’humilier comme auparavant.

Un axiome que rien ne saurait abroger, c’est celui-ci : Les désirs croissent proportionnellement aux satisfactions qu’on leur donne. Je l’écrivais naguère, je ne puis que le répéter. J’ajouterai : tout désir qui n’est pas le désir du ciel n’apporte, une fois contenté, que désillusion, dégoût, aspiration vers quelque chose de mieux. C’est la pomme éternellement offerte par le Prince de ce monde. Mordez-y, elle vous laissera la bouche pleine de cendre et d’amertume. Plus vous reviendrez à ce fruit de malédiction, plus votre inquiétude s’accroîtra, plus vous vous éloignerez de cette paix promise par Notre Seigneur Jésus-Christ aux hommes de bonne volonté qui consentent à souffrir avec Lui.

Qu’elle est difficile à garder cette paix intérieure où l’amour de Dieu se renforce d’éloignement pour un monde qui le méconnaît ou le nie ! Qui s’efforce de l’acquérir et de la cultiver ne cesse d’être bousculé par une foule en fièvre dont toutes les facultés s’agrippent aux clinquants et aux piles d’écus, se fondent dans les soûleries de la débauche ou de la vanité. Comme ils se démènent, en hurlant, ces frénétiques, comme ils se hâtent, se coudoient, écrasent les faibles, comme ils tendent les mains vers un mirage démoniaque qui recule à mesure qu’ils galopent plus vite pour le saisir !

Le cœur se recroqueville d’effroi quand on considère tant d’insensés qui, oublieux de leur âme immortelle, brûlent l’existence comme une auto de course brûle la route, pour arriver plus rapidement à la fosse où leur corps se reposera enfin dans la pourriture. Le spectacle de cette agitation furieuse, de cette vaine recherche d’un bonheur qui n’existe pas épouvante et fait souffrir les amoureux de la Croix. Parmi les ronces du chemin qui monte à Dieu, ils n’en rencontrent pas qui les déchirent d’épines plus barbelées.

Car toute passion est une idolatrie ; mais on n’en connaît pas qui voue plus sûrement le monde au Mauvais que celle de l’or. C’est ce fragment durci du feu de l’enfer qui suscite, par-dessus tout, l’adoration de la plupart des hommes. Pour eux, il constitue l’essence de soleil qu’ils voudraient respirer, boire, manger, absorber par tous leurs orifices. Et pourtant quel sombre avertissement, celui donné par son origine.

Vaporisé au centre de la terre par la chaleur des fournaises infernales, l’or fut projeté vers la surface par une explosion analogue à celle d’une chaudière : et c’était un peu de son haleine que Satan nous envoyait de la sorte. La vapeur maudite, rencontrant une couche de quartz, pénétra dans toutes les fissures de la roche et s’y figea. Puis elle affleura çà et là sur le globe, en veines brillantes dont le seul aspect fit tomber en démence quiconque les découvrit.

On se trompe, on se vole, on s’égorge pour la possession des pépites. Le métal manipulé, monnayé circule, comme une épidémie, à travers les continents et les îles. Des effluves s’en dégagent qui empoisonnent et déforment les âmes. Les riches en deviennent plus durs et les pauvres plus envieux. L’amour de l’or, la préoccupation d’une masse d’or à conquérir ou à augmenter donnent à leurs regards quelque chose de glacé, de fixe et de cruel. L’appât d’un gain monstrueux, l’espoir de participer aux rapines de la finance fait trembler leurs lèvres et leur dessèche le palais. Devant un lingot leur cœur bat plus vite. Et c’est comme s’ils entendaient au fond d’eux-mêmes des tintements d’écus tout neufs.

Marionnette lugubre dont le diable tient les fils, l’humanité joue, sans repos, la farce tragique de l’or. Des scènes se déroulent qui seraient grotesques si elles ne se terminaient dans les larmes et dans l’ordure… Laissez-moi vous en montrer quelques-unes.

Voici qu’un Juif fétide, promu baron d’Haceldama, pour avoir sucé le sang de multitudes faméliques, étale sa ventripotence pailletée sur les tréteaux. Des buses à blason se prosternent sous ses pieds suintants, lèchent ses orteils, mendient ses reliefs. L’un lui tend le crachoir et l’autre le cure-ongles. Celui-ci ruse pour lui vendre son bric-à-brac ancestral. Celui-là intrigue pour fourrer sa fille — oh ! en justes noces — dans les draps gluants de Shylock. Touchante alliance de l’usure et de l’imbécillité fêtarde.

Voici un bourgeois. Son rêve essentiel c’est d’accoler sa progéniture, munie des monnaies acquises par de commerciales manigances, au rejeton d’un autre bourgeois dont la fortune soit équivalente à la sienne. Parfois la chaste fiancée se fleurit de scrofules. Parfois le poétique fiancé laissa les trois-quarts de son appendice nasal dans les maisons chaudes où il crapula durant ses études. Les enfants qui résulteront de ces deux malsains fourniront d’excellents spécimens de tératologie aux musées médicaux. Pour le bourgeois, ce détail n’a pas d’importance puisque son but est atteint, à savoir : la fusion de deux coffres-forts en un seul. — Si d’aventure le promis apporte un sac un peu moins mafflu que celui de la promise, ne vous inquiétez pas. — Il a des espérances, dit le père en clignant de l’œil et en érigeant un index décisif.