Même si l’épreuve se prolonge durant des années, elle finit toujours par des faveurs de l’ordre le plus élevé. Dans son livre si substantiel : Les Grâces d’oraison, le Père Poulain cite ce cas : « On a un exemple remarquable des lenteurs de Dieu dans la vie d’une carmélite française, morte au commencement du siècle actuel. Elle entra en religion à l’âge de trente ans, et pendant quarante-deux ans ne fit que se débattre contre les épreuves intérieures les plus dures, luttant sans trêve, sans aucun adoucissement, vivant de la foi aveugle et nue. Soudain, à soixante-douze ans, elle fut élevée à des grâces extraordinaires. Elle trouva le ciel sur la terre et disait : — Je ne crois plus, je vois. Il en fut ainsi jusqu’à sa mort, arrivée onze ans plus tard. »

Voici une petite paraphrase du psaume 62. Je la composai pour me la réciter pendant les jours d’aridité. Elle ne vaut pas grand’chose. Mais enfin j’y trouvai un peu de consolation ; et j’espère qu’elle pourra en procurer à quelques-uns.

O Seigneur, Seigneur Jésus, voici une nouvelle aurore qui se lève, et mon âme demeure altérée de toi. Mon corps aussi a soif de sentir ta divine présence lorsque je reçois ton Eucharistie.

Mais tu te caches. C’est pourquoi, privé de toi, j’erre dans une lande aride où il n’y a pas de route qui mène au palais de tes consolations, où il n’y a pas de source pour offrir à ma langueur les flots étoilés de ton amour.

Le cœur pesant, l’âme pareille à cette solitude pierreuse, j’entre dans ton temple et je m’agenouille, plus faible et plus morne qu’un infirme. Et tu ne viens pas !…

Or, je donnerais cent fois ma vie pour sentir de nouveau ta présence miséricordieuse, car ta miséricorde vaut mieux que toutes les vies.

Reviens, Seigneur, afin que l’eau fraîche de ta grâce les ayant humectées, mes lèvres soient infatigables à te louer, pour que mes mains se joignent et s’élèvent en signe d’allégresse, spontanément, dès qu’on prononcera ton Nom.

Reviens Seigneur, sois le pain vivifiant de mon âme pour que mes lèvres et tout moi ne soyons qu’un frémissement d’adoration.

Reviens, Seigneur, fais que, même la nuit, quand je veille, anxieux, sur ma couche d’insomnie, ta présence me soit toujours évidente. Fais que, dès le jour levant, j’éprouve de l’allégresse à méditer tes splendeurs et tes bienfaits.

Souviens-toi que, par ton ordre, mon Ange gardien m’a défendu contre le prince de malice qui voulait attirer mon âme dans ses ténèbres perpétuelles.

Souviens-toi que dans le désert torride où tu m’abandonnes, je me suis abrité à l’ombre des ailes de mon Ange et que, pour me rapprocher, de toi, je l’ai suivi pas à pas.

Alors mon âme était accablée de tristesse ; mais elle se tenait dans l’espérance de te retrouver un jour.

Souvent, parce que j’ai cru en Toi seul, tu m’as souri à la minute même où je m’estimais le plus délaissé. Il me semblait que tu étais très loin et voici que tu étais tout près et que ton souffle me caressait soudain le front.

Eh bien, Seigneur, rappelle-toi tes bontés et daigne, par cette mémoire, abréger mon épreuve.

Ou, s’il est dans les desseins de ta sagesse, qu’elle se prolonge, ne permets pas que le découragement m’assaille. Ne laisse pas l’esprit d’amertume profiter de ma faiblesse pour m’endurcir à son image.

Qu’il échoue contre ma prière, qu’il prenne la fuite comme une poule traquée par un renard. Ou que ton Archange saint Michel l’écarte d’un flamboiement de son glaive. Et que le vent de l’épée lui ferme la bouche quand il voudra le maudire.

Mais plutôt, Seigneur, reviens bien vite. Fais de mon âme desséchée un jardin où sous la pluie suave de ta Grâce, les bonnes pensées fleurissent, odorantes comme des résédas, éclatantes comme des capucines, tressaillantes de ton amour, comme le feuillage des saules.

Et que la Sainte Vierge, douce jardinière, daigne cultiver les pauvres fleurs que je t’offrirai pour que tu les enlaces à ta couronne d’épines.

Ainsi-soit-il.

VI
LE MONDE

Nolite conformari huic sæculo, dit saint Paul. La sagesse mondaine répond aussitôt : « Il faut être de son temps. »

Au XXe siècle, être de son temps, cela consiste à tenir l’Évangile et ses préceptes pour un recueil de dictons surannés que tout homme convaincu de son droit au bonheur toise avec un sourire de mépris au coin des lèvres. C’est opposer à Dieu, à l’Église, aux vies de Saints, les machines à vapeur, le cinématographe et l’aéroplane. C’est surtout croire au progrès.

Chaque époque agite sa marotte. Celle des neuf-dixièmes de nos contemporains, c’est de se figurer que, grâce aux applications de la Science, nous connaissons et nous connaîtrons toujours d’avantage des félicités dont nos ancêtres ne possédaient même pas le soupçon.

Interrogez-les, ces affolés du progrès. Demandez-leur s’ils sont heureux. Sincères, ils vous répondront : — Nous ne le sommes pas, mais nous le serons sans faute demain…

Ah ! ce demain, qui ne vient jamais !

Car s’il existe une chimère décevante entre toutes c’est bien celle du progrès. Pour qui étudie, d’un esprit sans illusions, l’histoire du passé et la compare à celle du présent, pour qui observe que la nature humaine reste imperturbablement pareille à elle-même, à travers toutes les circonstances de temps et de lieu, l’évidence s’impose que, depuis la chute, les fils d’Adam ont tenté, de toutes les façons possibles, la conquête du bonheur terrestre. Il n’est pas de système qui n’ait été essayé, pas de doctrine qui n’ait été appliquée. Mille fois, l’on a cru qu’on avait trouvé le remède au mal de vivre. De siècle en siècle, on a réédifié la Tour de Babel. Toujours, une chiquenaude ironique de Dieu la fit choir dans la poussière. Et toujours l’homme s’est retrouvé identique à ce qu’il était la veille : avide, inquiet, déçu, en proie aux sept péchés capitaux.