— Non, se dit-il, un propriétaire de cinq maisons de rapport, un vice-président du conseil d’administration des Houilles incombustibles ne peut pas soutenir une religion qui tolère de semblables doctrines. Ma conscience me le défend…

Et, en effet, comment aurait-il hésité entre la parole de Notre-Seigneur réprouvant la richesse mal acquise et cet or où son âme demeurait collée ?

Peu après, l’on apprit qu’il s’était fait recevoir du cercle des Joyeux Athées. Et, le reste de ses jours, il étonna son chef-lieu par l’outrance de son anti-cléricalisme…

Je crains, lecteur, que tu ne goûtes pas cet apologue. Peut-être le jugeras-tu rédigé d’un style par trop dépourvu d’élégance — comme d’ailleurs les lignes qui le précèdent. Peut-être, aussi, es-tu de ceux qui estiment « que toute vérité n’est pas bonne à dire » et que : « Dieu n’en demande pas tant ».

Qu’y faire ? Je n’ai jamais su mettre en pratique cet autre axiome de la sagesse bourgeoise : « il faut garder les apparences ». Quand sous un voile de beaux-semblants, je découvre une âme où l’or se coagule en un bloc compact, c’est comme si j’entendais chanter le Dies iræ sur l’air de la Tonkinoise, et je ne puis m’empêcher de hurler à la dissonnance.

Disposition fâcheuse, je l’avoue, surtout dans un temps où le simulacre de la charité s’accompagne de sordides calculs, où déjeuner du Bon Dieu n’empêche pas de souper avec le Diable.

Lecteur, ouvre un peu l’œil à ce spectacle : telles dévotes rentées qui pullulent autour des confessionnaux comme les blattes dans un fournil, débordent de propos poisseux d’où l’éloge de la Sainte Pauvreté découle en flots de mélasse. Il y a aussi des notaires pétrifiés dans les paraphernaux, les préciputs, les codicilles, et qui fondent l’Œuvre des Vieilles Culottes. Il y a des marguilliers qui distribuent, dans les faubourgs indigents, des soupes fabriquées avec des jeux de dominos hors d’usage. Leurs discours, leurs munificences font chevroter d’admiration les âmes naïves.

Mais essaie, une seule fois, de leur insinuer que ce qu’ils gardent de leur fortune constitue un poids mort qui les tire vers la Cité dolente. Tu verras aussitôt leur physionomie papelarde se transformer avec une rapidité fantastique. Quels yeux jaunes, quelle bouche pincée, quels doigts contractés soudain comme pour retenir quand même cet or dont on leur dénonce la malfaisance ! C’est alors que se manifeste le vrai fond des cœurs : cette haine de la pauvreté dont le diable se sert pour se recruter des adhérents contre le Pauvre absolu que fut Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Pour qui fait cette expérience, le monde apparaît sous l’aspect de ténébreuse horreur d’une antichambre de l’enfer. C’est un espace morne et brumeux où flottent des lueurs rougeâtres. C’est un marécage fantômal où neuf âmes sur dix s’abreuvent en des flaques d’or liquide comme, selon la Fable, les ombres des trépassés s’abreuvaient dans le sang du bouc noir immolé par Ulysse aux confins du Hadès…

Du jour où cette vision te sera devenue permanente, tu ne pourras que fuir vers les solitudes bénies où ne règne que l’or des soleils levants, où la musique des brises dans les hauts feuillages remplace le tintement sombre des écus, où, comme le disait saint François d’Assise, « nous sommes réellement ce que nous sommes devant Dieu. »