Soudain, sans que je pusse comprendre comment cela s’était produit, Jésus fut en croix, les bras étendus, la couronne d’épines au front. Des marteaux invisibles retentirent à coups précipités ; des clous s’enfoncèrent dans les pieds et dans les mains ; une plaie ouvrit ses lèvres au côté droit. Le sang jaillit, raya le corps de ruisseaux rouges et forma une mare lugubre qui s’élargissait sur le sol pierreux.
Ensuite, je vis une femme qui se tenait assise, la figure dans les paumes, tout près de la croix. Elle était vêtue de bleu sombre, un voile blanc descendait sur ses épaules. Je l’entendais sangloter si violemment qu’on eût dit que sa poitrine allait se rompre. Je sus que c’était la Sainte-Vierge et je sus aussi qu’elle pleurait sur le monde de blasphèmes et d’iniquités qui se tenait, béant, autour de la colline. Enfin — mystère de douleur et de charité — je découvris que ses mains, ses pieds, son cœur étaient percés comme ceux de son Fils et mêlaient son sang au sang rédempteur qui pleuvait de la croix.
A ce spectacle, des tenailles me broyèrent l’âme. Je tombai la face à terre et je versai de lourdes larmes, car je compris qu’une fois de plus, mes péchés et ceux de tous les hommes causaient le supplice de Notre-Seigneur et celui de Sa Mère.
Quand je me relevai pour puiser un surcroît de souffrance dans la vue des plaies de Jésus, j’assistai à quelque chose de si terrible que je tremble en le décrivant.
Sous le ciel, semblable à une coupole d’ébène, il régnait maintenant une sorte de clarté livide qui donnait aux objets une apparence cadavéreuse. Je découvris ensuite que les quatre horizons avaient reculé jusqu’à l’infini. Des multitudes s’étageaient, au bas de la colline, rigides, la face tournée vers Notre-Seigneur douloureux. Je sus qu’il y avait là toute l’humanité. La plupart le regardait d’un air de dédain. D’autres offraient une mine de défi triomphant et d’orgueil. D’autres ne présentaient qu’une expression d’indifférence stupide.
J’entrai dans ces âmes et je vis que chacune était habitée par un démon qui travaillait avec zèle à l’infecter. Elles me furent montrées comme des enclos fiévreux, peuplés de bêtes immondes et de plantes vénéneuses. Il s’y traînait des limaces et des crapauds, des larves excrémentielles et des vers d’égout. Les mouches métalliques qui naissent de la corruption y voltigeaient sur des jusquiames et des aconits, dans une atmosphère de miasmes dégageant une puanteur suffoquante.
Des catholiques clairsemaient cette foule. Quelques-uns, qui avaient reçu l’hostie, par amour, portaient, entre les sourcils, une petite croix de lumière. Mais beaucoup de baptisés ne montraient pas ce signe et dormaient, accroupis, comme dormirent les disciples au Jardin des Olives. Par contre, certains se démenaient, babillaient de fêtes et de fanfreluches, cherchaient tous les moyens d’oublier le Dieu qui, en ce moment même, souffrait d’épouvantables douleurs pour qu’ils l’aimassent. Parce que ceux-là ne voulaient pas recevoir l’hostie, ils portaient, comme les ennemis de Jésus, la marque du Diable imprimée sur leurs lèvres.
Je me sentis alors pénétré de honte et de repentir. Je me rappelai toutes les occasions où, après avoir demandé, d’un murmure machinal, mon pain quotidien, je m’étais abstenu de m’agenouiller devant la Table unique, pour en recevoir l’aumône. Cela par paresse, par négligence, par tiédeur de foi. Un tel regret de mon défaut d’amour me corroda le cœur qu’il me sembla que, dès ce moment, je subissais les justes peines du Purgatoire…
Or, Notre-Seigneur saignait, saignait de plus en plus fort, et le cœur de la Sainte-Vierge laissait s’échapper des torrents vermeils. Tout ce sang se répandit sur l’univers. — Bientôt il n’y eut plus qu’un océan rouge dont les vagues déferlaient, submergeaient ceux qui n’avaient pas voulu du pain de vie, se changeaient en tuniques glorieuses sur le corps de ceux qui l’avaient reçu, chaque aurore, comme la nourriture essentielle de leur âme.
Une dernière fois, les yeux mélancoliques de Notre-Seigneur se fixèrent sur moi et j’entendis chanter dans mon cœur les paroles qu’il m’adressa :