— Mon petit enfant, il faut m’aimer. Que de fois tu te plaignis de ne pas m’aimer suffisamment ! Pour obtenir ce grand amour dont tu as soif, pour ne plus frapper sur les clous qui me crucifient, pour ne plus enfoncer de couteaux dans le cœur de ma Mère, garde-toi sans souillures, digne de recevoir, tous les jours, ma chair et mon sang. Alors, nourri de ce pain quotidien, tu mériteras de rappeler à tes frères oublieux ou endurcis qu’il faut que Je vive en eux pour qu’ils vivent en Moi…
Tout disparut comme si un rideau tombait d’un seul coup. Je me réveillai en sursaut et mes regards se portèrent vers la fenêtre ouverte sur la nuit d’été. Un très faible petit jour grandissait à l’orient. Le vent frais de l’aube faisait bruire doucement le feuillage des bouleaux plantés devant la maison. L’étoile du matin scintillait, comme un pur diamant, dans le ciel pâle. Tout plein du rêve que je venais de faire, j’élevai mes mains vers ce limpide symbole de Celle qui eut toujours pour moi des sourires indulgents et je m’écriai : Stella matutina, ora pro nobis !…
II
Oui, c’était un rêve — mais quel rêve ! Et comme je le reconnus tout de suite pour être de ceux que Notre-Seigneur nous envoie, quelquefois, dans le but de nous instruire, de nous mettre en garde contre un péril ou de nous faire progresser vers son Absolu !
Le sommeil constitue l’une des fonctions les plus mystérieuses de notre existence où tout est mystère. Déjà, dans la veille, pourvu que nous nous maintenions en état de grâce, nous percevons très vite que le monde qui nous entoure n’est pas la vraie réalité. Nos sens infirmes nous y trompent sans cesse. Errant dans les coulisses du théâtre de Dieu, nous ne voyons que l’envers du décor planté par ce sublime machiniste. Dans l’autre existence seulement, il nous sera donné d’en voir l’endroit. Tout au plus, pendant les rares minutes où Jésus daigne éclairer notre âme, par l’oraison, nous découvrons que tous les aspects de la nature sont les symboles d’une réalité supérieure et que ces images, déformées pour nous depuis la Chute, ne peuvent nous fournir qu’une représentation affaiblie de la face surnaturelle de l’Univers.
Néanmoins, dans le sommeil, il arrive que cette notion se précise. Quand notre corps se repose, laissant enfin notre âme un peu tranquille, nos sentiments et nos idées prennent, parfois, une intensité tout à fait étrange et se concrètent en tableaux d’une signification redoutable ou consolante.
Il est vrai que, souvent, cette vie nocturne de l’âme s’active pour des causes purement physiques. Surgissent alors des représentations baroques et fugitives. L’imagination, que ne contrôle plus la volonté, s’enfièvre et engendre des figures incohérentes qui se succèdent et s’effacent comme les bouffées de tabac qu’essuffle un fumeur de cigarettes. Dans ce cas, il est à croire que le cerveau digère mal, pour ainsi dire, les impressions reçues dans la journée. Seule, la partie inférieure de l’âme en est affectée et les rêves qu’elle élabore proviennent d’une anémie passagère ou d’une congestion momentanée des cellules de la matière cérébrale. — Ces phantasmes ne laissent au réveil qu’un souvenir confus qui se dissipe rapidement.
Au contraire, lorsque le rêve présente un caractère surnaturel, lorsqu’il nous vient d’En-Haut ou, par la permission divine, d’En-Bas, la mémoire nous en demeure aussi nette que le reflet d’un corps vivement éclairé dans une glace sans défaut. Nous nous rappelons tout : Les choses et les personnages vus, les paroles entendues, les moindres détails de la parabole qui nous fut peinte de la sorte. La Sainte Écriture abonde en récits de songes appartenant à cette catégorie : l’échelle de Jacob, pour ne citer qu’un des plus célèbres exemples. On pourrait en rapporter également d’origine diabolique. Certaines de nos nuits sont hantées par des succubes dont la sinistre beauté nous obsède durant tout le jour suivant. Et encore un coup, qu’ils viennent du Mauvais ou qu’ils viennent de Dieu ces songes influencent notre être moral, par le souvenir que nous en gardons. A nous d’en tirer les leçons qu’ils impliquent…
Or, c’était bien un songe d’ordre surnaturel qui m’était advenu, car il me restait présent comme si les circonstances qu’il retraçait avaient encore lieu dans la chambre. C’est pourquoi, à peine eus-je invoqué la Sainte-Vierge, ainsi que je viens de le rapporter, que je dus sortir de mon lit, m’agenouiller et me mettre en prière.
J’avais le cœur gros : l’image de Notre-Seigneur en croix persistait devant moi, toute sanglante. Des larmes pénibles me glissaient des yeux et je ne pus d’abord répéter que des paroles liturgiques : — Agneau de Dieu qui effaces les péchés du monde, pardonne-nous, Seigneur…