Le 16 au matin, ayant définitivement reconnu la position des Anglais, il résolut de faire une tentative, de manière à déborder leur ligne, et à la tourner. Un petit village, celui d'Elvina, situé à notre extrême gauche, et à l'extrême droite des Anglais, dans le terrain creux qui séparait les deux armées, était gardé par beaucoup de tirailleurs de la division de sir David Baird. Vers le milieu de la journée du 16, la division française Mermet, s'ébranlant sur l'ordre du maréchal Soult, marcha vers le village d'Elvina, pendant que notre batterie de gauche, tirant par derrière nos soldats, causait le plus grand ravage sur toute l'étendue de la ligne ennemie. La division Mermet, vigoureusement conduite, enleva aux Anglais le village d'Elvina, et les obligea à rétrograder. Dans ce moment, le général Moore, accouru sur le champ de bataille avec la résolution de combattre énergiquement avant de se rembarquer, porta le centre de sa ligne, composé de la division Hope, sur le village d'Elvina, afin de secourir sir David Baird, et détacha vers son extrême droite une partie de la division Fraser, pour empêcher la cavalerie française de tourner sa position.
La division Mermet, ayant affaire ainsi à des forces supérieures, fut ramenée. Alors le général Merle, qui formait notre centre, entra en action avec ses vieux régiments. La lutte devint acharnée. Le maréchal Soult laisse la bataille indécise. On prit et on reprit plusieurs fois le village d'Elvina. Le 2e léger se couvrit de gloire dans ces attaques répétées, mais la journée s'acheva sans avantage prononcé de part ni d'autre. Le maréchal Soult, qui avait à sa droite la division Laborde, laquelle, rabattue sur le centre des Anglais, les aurait sans doute accablés, fit néanmoins cesser le combat, ne voulant point apparemment engager ce qui lui restait de troupes, et hésitant à demander à la fortune de trop grandes faveurs contre un ennemi qui était prêt à se retirer.
Le combat finit donc à la chute du jour après une action sanglante, où nous perdîmes trois à quatre cents hommes en morts ou blessés, et les Anglais environ douze cents, grâce aux effets meurtriers de notre artillerie. Mort du général Moore. Le général Moore, tandis qu'il menait lui-même ses régiments au feu, fut atteint d'un boulet qui lui fracassa le bras et la clavicule. Transporté sur un brancard à la Corogne, il expira en y entrant, à la suite d'une campagne qui, moins bien dirigée, aurait pu devenir un désastre pour l'Angleterre. Il mourut glorieusement, fort regretté de son armée, qui, tout en le critiquant quelquefois, rendait justice néanmoins à sa prudente fermeté. Le général David Baird avait aussi reçu une blessure mortelle. Le général Hope prit le commandement en chef, et le soir même, rentrant dans la place, fit commencer l'embarquement. Les murs de la Corogne étaient assez forts pour nous arrêter, et pour donner aux Anglais le temps de mettre à la voile.
Résultats de cette campagne pour les Anglais.
Dans les journées des 17 et 18 ils s'embarquèrent, abandonnant, outre les blessés recueillis par nous sur le champ de bataille de la Corogne, quelques malades et prisonniers, et une assez grande quantité de matériel. Ils avaient perdu dans cette campagne environ 6 mille hommes, en prisonniers, malades, blessés ou morts, plus de 3 mille chevaux tués par leurs cavaliers, un immense matériel, rien assurément de leur honneur militaire, mais beaucoup de leur considération politique auprès des Espagnols, et ils se retiraient avec la réputation, pour le moment du moins, d'être impuissants à sauver l'Espagne.
Vraie cause qui empêche la destruction entière de l'armée britannique.
Poursuivis plus vivement, ou moins favorisés par la saison, ils ne seraient jamais sortis de la Péninsule. Depuis, comme il arrive toujours, quelques historiens imaginant après coup des combinaisons auxquelles personne n'avait songé lors des événements, ont reporté du maréchal Soult sur le maréchal Ney le reproche d'avoir laissé embarquer les Anglais, qui auraient dû être, dit-on, atteints et pris jusqu'au dernier. D'abord, il est douteux que, vu l'inclémence de la saison et l'état affreux des chemins, il fût possible de marcher assez vite pour les atteindre, et que le maréchal Soult lui-même, qui était continuellement aux prises avec leur arrière-garde, eût pu les joindre de manière à les envelopper. Quoique la fortune lui eût accordé trois jours à Lugo, quatre jours à la Corogne, il faudrait, pour assurer que son hésitation fut une faute, savoir si son infanterie, dont les cadres arrivaient chaque soir à moitié vides, était assez ralliée, si son artillerie était assez pourvue, pour combattre avec avantage une armée anglaise, égale en nombre, et postée, chaque fois qu'on l'avait rencontrée, dans des positions de l'accès le plus difficile. Mais, si une telle question peut être élevée relativement au maréchal Soult, on ne saurait en élever une pareille à l'égard du maréchal Ney, placé à quelques journées de l'armée britannique. La supposition qu'il aurait pu prendre la route d'Orense, et tourner la Corogne par Vigo, n'a pas le moindre fondement. Ni l'Empereur, qui était sur les lieux, ni le maréchal Soult, auquel on avait laissé la faculté de requérir le maréchal Ney, s'il en avait besoin, n'imaginèrent alors qu'on pût faire un tel détour. Il aurait fallu que le maréchal Ney exécutât le double de chemin par des routes impraticables, et tout à fait inaccessibles à l'artillerie. Et, en effet, le maréchal Soult ayant exprimé, vers la fin de la retraite, c'est-à-dire le 9 janvier, le désir que la division Marchand se dirigeât sur Orense, pour observer le marquis de La Romana et les trois mille Anglais de Crawfurd, le maréchal Ney ordonna ce mouvement au général Marchand, qui ne put l'effectuer qu'avec une partie de son infanterie, et sans un seul canon. Le maréchal Ney serait certainement resté embourbé sur cette route s'il avait voulu la prendre avec son corps tout entier.
Ce qui se pouvait, ce qui n'eut pas lieu, c'était de faire marcher les troupes du maréchal Ney immédiatement à la suite du maréchal Soult, de manière qu'un jour suffît pour réunir les deux corps. Or, à Lugo où l'on eut trois jours, à la Corogne où l'on en eut quatre, il aurait été possible de combattre les Anglais avec cinq divisions. Le maréchal Ney, mis par les ordres du quartier général à la disposition du maréchal Soult, offrit à celui-ci de le joindre, et ne reçut de sa part que l'invitation tardive de lui prêter l'une de ses divisions, lorsqu'il n'était plus temps de faire arriver cette division utilement[29]; nouvel exemple de la divergence des volontés, du décousu des efforts, lorsque Napoléon cessait d'être présent. Le vrai malheur ici, la vraie faute, c'est qu'il ne fût pas de sa personne à la suite des Anglais, obligeant ses lieutenants à s'unir pour les détruire. Mais il était retenu ailleurs par la faute, l'irréparable faute de sa vie, celle d'avoir tenté trop d'entreprises à la fois; car, tandis qu'il aurait fallu qu'il fût à Lugo pour écraser les Anglais, il était appelé à Valladolid pour se préparer à faire face aux Autrichiens[30].
Projet de Napoléon de retourner à Paris.