Ses vues pour la suite de la guerre d'Espagne.
Toujours plus sollicité par l'urgence des événements d'Autriche et de Turquie, qui lui révélaient une nouvelle guerre générale, il se décida même à partir de Valladolid, pour se rendre à Paris, laissant les affaires d'Espagne dans un état qui lui permettait d'espérer bientôt l'entière soumission de la Péninsule. Les Anglais, en effet, étaient rejetés dans l'Océan; les Français occupaient tout le nord de l'Espagne jusqu'à Madrid; le siége de Saragosse se poursuivait activement, le général Saint-Cyr était victorieux en Catalogne. Napoléon avait le projet d'envoyer le maréchal Soult en Portugal avec le 2e corps, dans lequel venait d'être fondu le corps du général Junot, en laissant le maréchal Ney dans les montagnes de la Galice et des Asturies, pour réduire définitivement à l'obéissance ces contrées si difficiles et si obstinées; d'établir le maréchal Bessières avec beaucoup de cavalerie dans les plaines des deux Castilles, et, tandis que le maréchal Soult marcherait sur Lisbonne, d'acheminer le maréchal Victor avec trois divisions et douze régiments de cavalerie sur Séville par l'Estrémadure. Le maréchal Soult, une fois maître de Lisbonne, pouvait par Elvas expédier l'une de ses divisions au maréchal Victor, pour l'aider à soumettre l'Andalousie. Saragosse conquise, les troupes de l'ancien corps de Moncey, qui exécutaient ce siége, pourraient prendre la route de Valence, et terminer de leur côté la conquête du midi de l'Espagne. Pendant ces mouvements savamment combinés, Joseph, placé à Madrid avec la division de Dessoles (troisième de Ney, rentrée à Madrid), avec le corps du maréchal Lefebvre, comprenant une division allemande, une division polonaise, et la division française Sébastiani, aurait une réserve considérable, pour se faire respecter de la capitale, et pour se porter partout où besoin serait. D'après ces vues, et en deux mois d'opérations, si l'intervention de l'Europe ne modifiait pas cette situation, la Péninsule tout entière, Espagne et Portugal compris, devait être soumise sans y employer un soldat de plus.
Repos d'un mois accordé à l'armée avant d'envahir le midi de la Péninsule.
Mais pour le moment Napoléon voulait que son armée se reposât tout un mois, du milieu de janvier au milieu de février. C'était la durée qu'il supposait encore au siége de Saragosse. Pendant ce mois le maréchal Soult rallierait ses troupes, y réunirait les portions du corps de Junot qui ne l'avaient pas encore rejoint, et préparerait son artillerie; les divisions Dessoles et Lapisse ramenées vers Madrid auraient le temps d'y arriver et de s'y reposer; la cavalerie refaite se trouverait en état de marcher, et on serait ainsi complétement en mesure d'agir vers le midi de la Péninsule. La seule opération que Napoléon eût prescrite immédiatement consistait à pousser le maréchal Victor avec les divisions Ruffin et Villatte sur Cuenca, pour y culbuter les débris de l'armée de Castaños, qui semblaient méditer quelque tentative. Les ordres de Napoléon furent donnés conformément à ces vues. Il achemina vers le maréchal Soult les restes du corps de Junot; il fit préparer un petit parc d'artillerie de siége pour le maréchal Victor, afin de pouvoir forcer les portes de Séville, si cette capitale résistait; il ordonna des dépôts de chevaux pour remonter l'artillerie, et fit partir de Bayonne, en bataillons de marche, les conscrits destinés à recruter les corps, pendant le mois de repos qui leur était accordé. Trouvant que le général Junot, qui avait remplacé le maréchal Moncey dans le commandement du 3e corps, et le maréchal Mortier à la tête du 5e, ne concouraient pas assez activement au siége de Saragosse, il envoya le maréchal Lannes, remis de sa chute, prendre la direction supérieure de ces deux corps, afin qu'il y eût à la fois plus de vigueur et plus d'ensemble dans la conduite de ce siége, qui devenait une opération de guerre aussi singulière que terrible.
Dispositions pour l'entrée de Joseph dans Madrid.
Enfin Napoléon s'occupa de préparer l'entrée de Joseph dans Madrid. Ce prince était resté jusqu'ici au Pardo, très-impatient de rentrer dans sa capitale, ne l'osant pas toutefois sans l'autorisation de son frère, quoique instamment appelé à y venir par la population tout entière, qui trouvait dans son retour le gage assuré d'un régime plus doux, et la certitude que le pouvoir civil remplacerait bientôt le pouvoir militaire. Napoléon, en effet, dans ses profonds calculs, avait voulu faire désirer son frère, et avait exigé qu'on lui produisît, sur le registre des paroisses de Madrid, la preuve du serment de fidélité prêté par tous les chefs de famille, disant, pour motiver cette exigence, qu'il ne prétendait pas imposer son frère à l'Espagne, que les Espagnols étaient bien libres de ne pas l'accepter pour roi, mais qu'alors, n'ayant aucune raison de les ménager, il leur appliquerait les lois de la guerre, et les traiterait en pays conquis. Mus par cette crainte, et délivrés des influences hostiles qui les excitaient contre la nouvelle royauté, les habitants de Madrid avaient afflué dans leurs paroisses pour prêter sur les Évangiles serment de fidélité à Joseph. Cette formalité, remplie en décembre, ne leur avait pas encore procuré en janvier le roi qu'ils désiraient sans l'aimer. Napoléon consentit enfin à ce que Joseph fit son entrée dans la capitale de l'Espagne, et voulut auparavant recevoir à Valladolid même une députation qui lui apportait le registre des serments prêtés dans les paroisses. Il accueillit cette députation avec moins de sévérité qu'il n'avait accueilli celle que Madrid lui avait envoyée à ses portes en décembre, mais il lui déclara encore d'une manière fort nette que, si Joseph était une seconde fois obligé de quitter sa capitale, celle-ci subirait la plus cruelle et la plus terrible exécution militaire. Napoléon avait très-distinctement aperçu, dans le prétendu dévouement du peuple espagnol à la maison de Bourbon, les passions démagogiques qui l'agitaient, et qui pour se produire adoptaient cette forme étrange, car c'était de la démagogie la plus violente sous les apparences du plus pur royalisme. Mesures sévères de Napoléon pour contenir la populace des villes espagnoles. Ce peuple extrême avait en effet recommencé à égorger, pour se venger des revers des armées espagnoles. Depuis l'assassinat du malheureux marquis de Peralès à Madrid, de don Juan San Benito à Talavera, il avait massacré à Ciudad-Real don Juan Duro, chanoine de Tolède et ami du prince de la Paix, à Malagon l'ancien ministre des finances don Soler. Partout où ne se trouvaient pas les armées françaises, les honnêtes gens tremblaient pour leurs biens et pour leurs personnes. Napoléon, voulant faire un exemple sévère des assassins, avait ordonné à Valladolid l'arrestation d'une douzaine de scélérats, connus pour avoir contribué à tous les massacres, notamment à celui du malheureux gouverneur de Ségovie, don Miguel Cevallos, et les avait fait exécuter, malgré les instances apparentes des principaux habitants de Valladolid[31].—Il faut, avait-il écrit plusieurs fois à son frère, vous faire craindre d'abord, et aimer ensuite. Ici on m'a demandé la grâce des quelques bandits qui ont égorgé et pillé, mais on a été charmé de ne pas l'obtenir, et depuis tout est rentré dans l'ordre. Soyez à la fois juste et fort, et autant l'un que l'autre, si vous voulez gouverner.—Napoléon avait exigé de plus que l'on arrêtât à Madrid une centaine d'égorgeurs, qui assassinaient les Français sous prétexte qu'ils étaient des étrangers, les Espagnols sous prétexte qu'ils étaient des traîtres; et il avait prescrit qu'on en fusillât quelques-uns, voulant, de plus, que ces actes lui fussent imputés à lui seul, pour qu'au-dessus de la douceur connue du nouveau roi, planât sur les scélérats la terreur inspirée par le vainqueur de l'Europe.
Napoléon quitte Valladolid le 17 janvier.
Ces ordres expédiés, Napoléon quitta Valladolid, résolu de franchir la route de Valladolid à Bayonne à franc étrier, afin de gagner du temps, tant il était pressé d'arriver à Paris. Ses paroles à Joseph sur l'année 1809. Son frère l'ayant félicité à l'occasion des fêtes du premier de l'an, dans les termes suivants: «Je prie Votre Majesté d'agréer mes vœux pour que dans le cours de cette année l'Europe pacifiée par vos soins rende justice à vos intentions[32]...,» il lui répondit: «Je vous remercie de ce que vous me dites relativement à la bonne année. Je n'espère pas que l'Europe puisse être encore pacifiée cette année. Je l'espère si peu que je viens de rendre un décret pour lever cent mille hommes. La haine de l'Angleterre, les événements de Constantinople, tout fait présager que l'heure du repos et de la tranquillité n'est pas encore sonnée!» Les terribles journées d'Essling et de Wagram étaient comme annoncées dans ces rudes et mélancoliques paroles. Napoléon partit de Valladolid le 17 janvier au matin avec quelques aides de camp, escorté par des piquets de la garde impériale, qui avaient été échelonnés de Valladolid à Bayonne. Il fit à cheval ce trajet tout entier. Il répandit partout qu'il reviendrait dans une vingtaine de jours, et il le dit même à Joseph, lui promettant d'être de retour avant un mois s'il n'avait pas la guerre avec l'Autriche.
Joseph, autorisé par Napoléon à rentrer dans Madrid, attend le résultat des opérations du maréchal Victor contre le corps de Castaños retiré à Cuenca.