Joseph, ayant la permission de s'établir à Madrid, fit les apprêts de son entrée solennelle dans cette capitale. Il aimait l'appareil, comme tous les frères de l'Empereur, réduits qu'ils étaient à chercher dans la pompe extérieure ce qu'il trouvait, lui, dans sa gloire. Joseph manquait d'argent, et il avait obtenu de Napoléon deux millions en numéraire à imputer sur le prix des laines confisquées, dont le trésor espagnol devait avoir sa part. Napoléon s'était procuré ces deux millions en faisant frapper au coin du nouveau roi beaucoup d'argenterie saisie chez les principaux grands seigneurs, dont il avait séquestré les biens pour cause de trahison. Joseph, toutefois, désirait reparaître dans sa capitale sous les auspices de quelque succès brillant. L'expulsion des Anglais du sol espagnol à la suite de la bataille de la Corogne, qu'on représentait comme ayant été désastreuse pour eux, était déjà un fait d'armes qui avait beaucoup d'éclat, et qui tendait à ôter toute confiance dans l'appui de la Grande-Bretagne. Mais d'un jour à l'autre on attendait un exploit du maréchal Victor contre les restes de l'armée de Castaños retirés à Cuenca, et Joseph disposa tout pour entrer à Madrid après la connaissance acquise de ce qui aurait eu lieu de ce côté. La prise de Saragosse eût été le plus heureux des événements de cette nature, mais l'étrange obstination de cette ville ne permettait pas de l'espérer encore.
Marche du maréchal Victor sur Cuenca.
Effectivement, le maréchal Victor avait marché avec les divisions Villatte et Ruffin sur le Tage, dès que l'arrivée de la division Dessoles à Madrid avait permis de distraire de cette capitale quelques-uns des corps qui s'y trouvaient. Il s'était dirigé par sa gauche sur Tarancon, afin de marcher à la rencontre des troupes sorties de Cuenca. Voici quel était le motif de cette espèce de mouvement offensif de l'ancienne armée de Castaños, passée après sa disgrâce aux ordres du général la Peña, et récemment à ceux du duc de l'Infantado.
Motifs du mouvement offensif des troupes espagnoles réfugiées à Cuenca.
Lorsque le général Moore, tout effrayé de ce qu'il allait tenter, s'était avancé sur la route de Burgos pour menacer, disait-il, les communications de l'ennemi, mais en réalité pour se rapprocher de la route de la Corogne, il avait craint de voir bientôt toutes les forces de Napoléon se tourner contre lui, et il avait demandé que les armées du midi fissent une démonstration sur Madrid, dans le but d'y attirer l'attention des Français. La junte centrale, incapable de commander, et ne sachant que transmettre les demandes de secours que les corps insurgés s'adressaient les uns aux autres, avait vivement pressé l'armée de Cuenca d'opérer quelque mouvement dans le sens indiqué par le général Moore. Le duc de l'Infantado, toujours malheureux en guerre comme en politique, s'était empressé de porter en avant de Cuenca, sur la route d'Aranjuez, une partie de ses troupes. Réduit primitivement à huit ou neuf mille soldats, fort indociles et fort démoralisés, qu'il avait reçus de la main de la Peña, il était parvenu à rétablir un peu d'ordre parmi eux, et il les avait successivement augmentés, d'abord des traînards qui avaient rejoint, puis de quelques détachements venus de Grenade, de Murcie et de Valence, ce qui avait enfin élevé ses forces à une vingtaine de mille hommes. Excité par les dépêches de la junte centrale, il avait dirigé quatorze à quinze mille hommes environ sur Uclès, route de Tarancon. (Voir la carte no 43.) Il avait confié ce détachement, formant le gros de son armée, au général Vénégas, qui, dans la retraite de Calatayud, avait montré une certaine énergie. Il s'était proposé de le suivre avec une arrière-garde de 5 à 6 mille hommes.
Le maréchal Victor, pouvant disposer de la division Ruffin depuis le retour à Madrid de la division Dessoles, l'avait immédiatement acheminée sur Aranjuez, pour la joindre à la division Villatte, qui était déjà sur les bords du Tage, avec les dragons de Latour-Maubourg. Le 12 janvier, il porta ses deux divisions d'infanterie et ses dragons sur Tarancon, le tout présentant une force d'une douzaine de mille hommes des meilleures troupes de l'Europe, capables de culbuter trois ou quatre fois plus d'Espagnols qu'il n'allait en rencontrer.
Manœuvre du maréchal Victor pour tourner la position des Espagnols à Uclès.
Sachant que les Espagnols l'attendaient à Uclès, dans une position assez forte, il eut l'idée de ne leur opposer que les dragons de Latour-Maubourg et la division Villatte, gui suffisaient bien pour les débusquer, et, en faisant par sa gauche avec la division Ruffin un détour à travers les montagnes d'Alcazar, d'aller leur couper la retraite, de manière qu'ils ne pussent pas s'échapper.
Bataille d'Uclès.
Le 13 au matin, la division Villatte s'avança hardiment sur Uclès. La position consistait en deux pics assez élevés, entre lesquels était située la petite ville d'Uclès. Les Espagnols avaient leurs ailes appuyées à ces pics, et leur centre à la ville. Le général Villatte les aborda brusquement avec ses vieux régiments, et les chassa de toutes leurs positions. Tandis qu'à gauche le 27e léger culbutait la droite des Espagnols, au centre le 63e de ligne prenait d'assaut la ville d'Uclès, et y passait par les armes près de deux mille ennemis, avec les moines du couvent d'Uclès, qui avaient fait feu sur nos troupes. À droite, les 94e et 95e de ligne, manœuvrant pour tourner les Espagnols, les obligeaient à se retirer sur Carrascosa, où les attendait la division Ruffin dans les gorges d'Alcazar. Ces malheureux, en effet, fuyant en toute hâte vers Alcazar, y trouvèrent la division Ruffin qui arrivait sur eux par une gorge étroite. Ils prirent sur-le-champ position pour se défendre en gens déterminés. Mais attaqués de front par le 9e léger et le 96e de ligne, tournés par le 24e, ils furent contraints de mettre bas les armes. Une partie d'entre eux, voulant gagner la gorge même d'Alcazar, d'où avait débouché la division Ruffin, allaient se sauver par cette issue, qu'occupait seule actuellement l'artillerie du général Senarmont, restée en arrière à cause des mauvais chemins. Celui-ci pouvait être enlevé par les fuyards; mais, toujours aussi résolu et intelligent qu'à Friedland, il imagina de former son artillerie en carré, et tirant dans tous les sens, il arrêta la colonne fugitive, qui fut ainsi rejetée sur les baïonnettes de la division Ruffin. Brillants résultats de la bataille d'Uclès. Treize mille hommes environ déposèrent les armes à la suite de cette opération brillante, et livrèrent trente drapeaux avec une nombreuse artillerie.