Sans perdre un instant, le maréchal Victor courut sur Cuenca pour atteindre le peu qui restait du corps du duc de l'Infantado. Mais celui-ci s'était enfui précipitamment sur la route de Valence, laissant encore dans nos mains des blessés, des malades, du matériel. Nos dragons recueillirent les débris de son corps, et sabrèrent plusieurs centaines d'hommes.
Après les batailles de la Corogne et d'Uclès, Joseph se décide enfin à entrer dans Madrid.
Après ce fait d'armes, on devait pour long-temps être en repos à Madrid, et la victoire d'Uclès prouvait qu'on n'aurait pas beaucoup de peine à envahir le midi de la Péninsule. Toutefois on ne pouvait pas encore y songer. Il fallait auparavant que Joseph s'établît à Madrid, que l'armée française se reposât, et que Saragosse fût pris. Les événements de la Corogne étaient maintenant tout à fait connus. On savait que les Anglais s'étaient retirés en désordre, abandonnant tout leur matériel, et ayant perdu sur les routes ou sur le champ de bataille un quart de leur effectif, leurs principaux officiers et leur général en chef. La prise à Uclès d'une armée espagnole tout entière, vrai pendant de Baylen, si la prise d'une armée espagnole avait pu produire le même effet que celle d'une armée française, était un nouveau trophée très-propre à orner l'entrée du roi Joseph à Madrid. Napoléon avait voulu que cette entrée eût quelque chose de triomphal. Entrée de Joseph dans Madrid le 22 janvier. Il avait placé auprès de son frère la division Dessoles, la division Sébastiani, pour qu'il eût avec lui les plus belles troupes de l'armée française, et qu'il ne parût au milieu des Espagnols qu'entouré des vieilles légions qui avaient vaincu l'Europe.—Je leur avais envoyé des agneaux, avait-il dit en parlant des jeunes soldats de Dupont, et ils les ont dévorés; je leur enverrai des loups qui les dévoreront à leur tour.—C'est à la tête de ces redoutables soldats que Joseph entra, le 22 janvier, dans Madrid, au bruit des cloches, aux éclats du canon, et en présence des habitants de la capitale soumis par la victoire, résignés presque à la nouvelle royauté, et, quoique toujours blessés au cœur, préférant pour ainsi dire la domination des Français à celle de la populace sanguinaire, qui peu de temps auparavant assassinait l'infortuné marquis de Peralès. Celle-ci seule était irritée et encore à craindre. Mais on venait d'arrêter une centaine de ses chefs les plus connus par leurs crimes, et au Retiro, vis-à-vis de Madrid, s'élevait un ouvrage formidable, hérissé de canons, et capable en quelques heures de réduire en cendres la capitale des Espagnes. Joseph fut donc accueilli avec beaucoup d'égards, et même avec une certaine satisfaction par la masse des habitants paisibles, mais avec une rage concentrée par la populace, qui se sentait détrônée à l'avénement d'un gouvernement régulier, car c'était son règne plus que celui de Ferdinand VII dont elle déplorait la chute. Joseph se rendit au palais, où vinrent le visiter les autorités civiles et militaires, le clergé, et ceux des grands seigneurs de la cour d'Espagne qui n'avaient pas pu ou n'avaient pas voulu quitter Madrid. Joseph passait tellement pour protecteur des Espagnols auprès du conquérant qui avait étendu sur eux son bras terrible, qu'on ne regardait pas comme un crime de l'aller voir. Mais au fond, tant la gloire soumet les hommes, on était plus près d'aimer, si on avait aimé quelque chose dans la cour de France, l'effrayante grandeur de Napoléon que l'indulgente faiblesse de Joseph; et si celle-ci était le prétexte, celle-là était le motif vrai qui amenait encore beaucoup d'hommages aux pieds du nouveau monarque.
Joseph fut donc suffisamment entouré dans son palais pour s'y croire établi. Le célèbre Thomas de Morla accepta de lui des fonctions. On vint le solliciter d'alléger le poids de certaines condamnations. Il lui arriva plus d'un avis de Séville, portant qu'il n'était pas impossible de traiter avec l'Andalousie; car, indépendamment de ce que la junte centrale était tombée au dernier degré du mépris par sa manière de gouverner, elle avait perdu le président qui seul répandait quelque éclat sur elle, l'illustre Florida Blanca. Pour qui n'avait pas le secret de la destinée, il était permis de se tromper sur le sort de la nouvelle dynastie imposée à l'Espagne, et on pouvait croire qu'elle commençait à s'établir comme celles de Naples, de Hollande et de Cassel.
Au milieu de ces apparences de soumission, un seul événement, toujours annoncé, mais trop lent à s'accomplir, celui de la prise de Saragosse, tenait les esprits en suspens, et laissait encore quelque espoir aux Espagnols entêtés dans leur résistance. Nous avons vu en plaine les Espagnols fuir, sans aucun souci de leur honneur militaire et de leur ancienne gloire: ils effaçaient à Saragosse toutes les humiliations infligées à leurs armes, en opposant à nos soldats la plus glorieuse défense qu'une ville assiégée ait jamais opposée à l'invasion étrangère.
Siége de Saragosse.
Nous avons déjà fait connaître les retards inévitables qu'avait entraînés dans le siége de Saragosse le mouvement croisé de nos troupes autour de cette place. Première cause des lenteurs de ce siége. Quoique la victoire de Tudela, qui avait ouvert l'Aragon à nos soldats et supprimé tout obstacle entre Pampelune et Saragosse, eût été remportée le 23 novembre, le maréchal Moncey, privé d'abord de la meilleure partie de ses forces par l'envoi de deux divisions à la poursuite de Castaños, rejoint ensuite par le maréchal Ney, et abandonné par celui-ci au moment où il allait attaquer les positions extérieures de Saragosse, n'avait pas pu s'approcher de cette ville avant le 10 décembre. Renforcé enfin le 19 décembre par le maréchal Mortier, qui avait ordre de couvrir le siége, de seconder même les troupes assiégeantes dans les occasions graves, sans fatiguer ses soldats aux travaux et aux attaques, il avait profité de ce concours fort limité pour resserrer la place, et enlever les positions extérieures. Opérations tendant à resserrer l'ennemi dans la ville. Le 21 décembre, la division Grandjean avait, par une manœuvre hardie et habile, occupé le Monte-Torrero, qui domine la ville de Saragosse, et sur lequel les Aragonais avaient élevé un ouvrage, tandis que la division Suchet, du corps de Mortier, se rendait maîtresse des hauteurs de Saint-Lambert sur la rive droite de l'Èbre, et que sur la rive gauche la division Gazan, appartenant au même corps, emportait la position de San Gregorio, rejetait l'ennemi dans le faubourg, et prenait ou passait par les armes 500 Suisses restés fidèles à l'Espagne. Cette journée avait décidément renfermé les Aragonais dans la ville elle-même, et dès lors les travaux d'approche avaient pu commencer. Ce secours une fois prêté au 3e corps, le maréchal Mortier était rentré dans son rôle d'auxiliaire, qui se bornait à couvrir le siége. Inaction du 5e corps pendant les commencements du siége. Laissant la division Gazan sur la gauche de l'Èbre, pour bloquer le faubourg qui occupe cette rive, il avait passé sur la rive droite avec la division Suchet, et avait pris position loin du théâtre des attaques, à Calatayud, afin d'empêcher toute tentative des Espagnols, qui auraient pu venir soit de Valence, soit du centre de l'Espagne. C'était assez pour lier les opérations de Saragosse avec l'ensemble de nos opérations en Espagne; c'était trop peu pour la marche du siége, car le 3e corps, formé, depuis le départ de la division Lagrange, des trois divisions Morlot, Musnier et Grandjean, ne comptait guère plus de 14,000 hommes d'infanterie, 2,000 de cavalerie, 1,000 d'artillerie, 1,000 du génie. Avec les difficultés qu'on allait avoir à vaincre, il aurait fallu pouvoir se servir des 8,000 hommes de la division Gazan, qui bloquaient sans l'attaquer le faubourg de la rive gauche, des 9,000 hommes de la division Suchet, qui étaient postés vers Calatayud, à une vingtaine de lieues. Cette disposition ordonnée d'en haut et de loin par Napoléon, qui avait voulu tenir le corps de Mortier toujours frais et disponible pour l'utiliser ailleurs, avait l'inconvénient des plans conçus à une trop grande distance des lieux, celui de ne pas cadrer avec l'état vrai des choses. Ce n'eût pas été trop, nous le répétons, des 36 ou 38,000 hommes qui composaient les deux corps réunis, pour venir à bout de Saragosse.
Préparatifs des assiégés et des assiégeants pour rendre la lutte terrible.
Les deux partis avaient mis à profit tous ces retards en préparant de plus terribles moyens d'attaque et de défense, tant au dedans qu'au dehors de Saragosse. Les Aragonais, fiers de la résistance qu'ils avaient opposée l'année précédente, et s'étant aperçus de la valeur de leurs murailles, étaient résolus à se venger, par la défense de leur capitale, de tous les échecs essuyés en rase campagne. Après Tudela, ils s'étaient retirés au nombre de 25 mille dans la place, et avaient amené avec eux 15 ou 20 mille paysans, à la fois fanatiques et contrebandiers achevés, tirant bien, capables, du haut d'un toit ou d'une fenêtre, de tuer un à un ces mêmes soldats devant lesquels ils fuyaient en plaine. À eux s'étaient joints beaucoup d'habitants de la campagne, que la terreur forçait à s'éloigner, de façon que la population de Saragosse, ordinairement de quarante à cinquante mille âmes, se trouvait être de plus de cent mille en ce moment.
Caractère de Joseph Palafox, commandant de Saragosse.