C'était toujours Palafox qui commandait. Brave, présomptueux, peu intelligent, mais mené par deux moines habiles, secondé par deux frères dévoués, le marquis de Lassan et François Palafox, il exerçait sur la populace aragonaise un empire sans bornes, surtout depuis qu'on avait su qu'à la prudence de Castaños, qu'on qualifiait de trahison, il avait toujours opposé son ardeur téméraire, qu'on appelait héroïsme. La paisible bourgeoisie de Saragosse allait être cruellement sacrifiée, dans ce siége horrible, à la fureur de la multitude, qui par deux moines gouvernait Palafox, la ville et l'armée. Moyens de résistance accumulés dans Saragosse. Des approvisionnements immenses en blé, vins, bétail avaient été amassés par la peur même des habitants des environs, lesquels en fuyant transportaient à Saragosse tout ce qu'ils possédaient. Les Anglais avaient de plus envoyé d'abondantes munitions de guerre, et on avait ainsi tous les moyens de prolonger indéfiniment la résistance. Pour la faire durer davantage, des potences avaient été élevées sur les places publiques, avec menace d'exécuter immédiatement quiconque parlerait de se rendre. Rien, en un mot, n'avait été négligé pour ajouter à la constance naturelle des Espagnols, à leur patriotisme vrai, l'appui d'un patriotisme barbare et fanatique.
Dans l'armée d'Aragon retirée à Saragosse, se trouvaient de nombreux détachements de troupes de ligne, et beaucoup d'officiers du génie fort capables, et fort dévoués. Chez les vieilles nations militaires qui ont dégénéré de leur ancienne valeur, les armes savantes sont toujours celles qui se maintiennent le plus long-temps. Les ingénieurs espagnols, qui, aux seizième et dix-septième siècles, étaient si habiles, avaient conservé une partie de leur ancien mérite, et ils avaient élevé autour de Saragosse des ouvrages nombreux et redoutables.
Configuration de Saragosse.
Cette place, comme il a été dit précédemment (livre XXXI), n'était pas régulièrement fortifiée, mais son site, la nature de ses constructions, pouvaient la rendre très-forte dans les mains d'un peuple résolu à se défendre jusqu'à la mort. (Voir la carte no 45.) Elle était entourée, d'une enceinte qui n'était ni bastionnée ni terrassée; mais elle avait pour défense, d'un côté l'Èbre, au bord duquel elle est assise, et dont elle occupe la rive droite, n'ayant sur la rive gauche qu'un faubourg, de l'autre côté une suite de gros bâtiments, tels que le château de l'Inquisition, les couvents des Capucins, de Santa-Engracia, de Saint-Joseph, des Augustins, de Sainte-Monique, véritables forteresses qu'il fallait battre en brèche pour y pénétrer, et que couvrait une petite rivière profondément encaissée, celle de la Huerba, qui longe une moitié de l'enceinte de Saragosse avant de se jeter dans l'Èbre. À l'intérieur se rencontraient de vastes couvents, tout aussi solides que ceux du dehors, et de grandes maisons massives, carrées, prenant leurs jours en dedans, comme il est d'usage dans les pays méridionaux, peu percées au dehors, vouées d'avance à la destruction, car il était bien décidé que, les défenses extérieures forcées, on ferait de toute maison une citadelle qu'on défendrait jusqu'à la dernière extrémité. Chaque maison était crénelée, et percée intérieurement pour communiquer de l'une à l'autre; chaque rue était coupée de barricades avec force canons. Mais, avant d'en être réduit à cette défense intérieure, on comptait bien tenir long-temps dans les travaux exécutés au dehors, et qui avaient une valeur réelle.
En partant de l'Èbre et du château de l'Inquisition, placé au bord de ce fleuve, en face de la position occupée par notre gauche, on avait élevé, pour suppléer à l'enceinte fortifiée qui n'existait pas, un mur en pierre sèche avec terrassement, allant du château de l'Inquisition au couvent des Capucins, et à celui de Santa-Engracia. En cet endroit, la ville présentait un angle saillant, et la petite rivière de la Huerba, venant la joindre, la longeait jusqu'à l'Èbre inférieur, devant notre extrême droite. Au point où la Huerba joignait la ville, une tête de pont avait été construite, de forme quadrangulaire et fortement retranchée. De cet endroit, en suivant la Huerba, on rencontrait sur la Huerba même, et en avant de son lit, le couvent de Saint-Joseph, espèce de forteresse à quatre faces qu'on avait entourée d'un fossé et d'un terrassement. Derrière cette ligne régnait une partie de mur, terrassé en quelques endroits, et partout hérissé d'artillerie. Cent cinquante bouches à feu couvraient ces divers ouvrages. Il fallait par conséquent emporter la ligne des couvents et de la Huerba, puis le mur terrassé, puis après ce mur les maisons, les prendre successivement, sous le feu de quarante mille défenseurs, les uns, il est vrai, soldats médiocres, les autres fanatiques d'une vaillance rare derrière des murailles, tous pourvus de vivres et de munitions, et résolus à faire détruire une ville qui n'était pas à eux, mais à des habitants tremblants et soumis. Enfin la superstition à une vieille cathédrale très-ancienne, Notre-Dame del Pilar, leur persuadait à tous que les Français échoueraient contre sa protection miraculeuse.
Force des Français devant Saragosse.
Si on met à part les 8 mille hommes de la division Gazan, se bornant à observer le faubourg de la rive gauche, et les 9 mille de la division Suchet placés à Calatayud, le général Junot, qui venait de prendre le commandement en chef, avait pour assiéger cette place, gardée par quarante mille défenseurs, 14 mille fantassins, 2 mille artilleurs ou soldats du génie, 2 mille cavaliers, tous, jeunes et vieux, Français et Polonais, tous soldats admirables, conduits par des officiers sans pareils, comme on va bientôt en juger.
Officiers du génie chargés de diriger les travaux du siége.
Le commandant du génie était le général Lacoste, aide de camp de l'Empereur, officier d'un grand mérite, actif, infatigable, plein de ressources, secondé par le colonel du génie Rogniat, et le chef de bataillon Haxo, devenu depuis l'illustre général Haxo. Une quarantaine d'officiers de la même arme, remarquables par la bravoure et l'instruction, complétaient ce personnel. Le général Lacoste n'avait pas perdu pour les travaux de son arme le mois écoulé en allées et venues de troupes, et il avait fait transporter de Pampelune à Tudela par terre, de Tudela à Saragosse, par le canal d'Aragon, 20 mille outils, 100 mille sacs à terre, 60 bouches à feu de gros calibre. Il avait en même temps employé les soldats du génie à construire plusieurs milliers de gabions et de fascines. Le général d'artillerie Dedon l'avait parfaitement assisté dans ces diverses opérations.
Ouverture de la tranchée dans la nuit du 29 au 30 décembre.