Sir Arthur Wellesley laissa son convoi croiser des bouches du Douro à celles du Tage, et se rendit de sa personne auprès de sir Charles Cotton, devant le Tage même, pour concerter avec lui son plan de débarquement. Mettre pied à terre à l'entrée du Tage avait l'avantage de débarquer bien près du but, puisque Lisbonne est à deux lieues, et on pouvait de plus donner à la nombreuse population de cette capitale une impulsion telle, que les Français ne tiendraient pas devant la commotion qui en résulterait, car ils étaient 15 mille au plus, en comptant les malades, au milieu de 300 mille habitants tous ennemis. Raisons qui font adopter l'embouchure du Mondego comme point de débarquement. Si cette population, en effet, se soulevait dans un moment où une armée anglaise s'avancerait pour la soutenir, peut-être en finirait-on dans une seule journée. Mais les Français occupaient tous les forts; ils avaient pris l'habitude de dominer le peuple de Lisbonne; la côte, à droite et à gauche de l'embouchure du Tage, est abrupte, exposée au ressac de la mer, et un changement de temps pouvait livrer aux Français une partie de l'armée anglaise, avant que l'autre partie eût achevé son débarquement. C'était d'ailleurs mettre pied à terre bien près d'un redoutable et puissant adversaire, qu'on n'était pas encore habitué à braver et à combattre.
Par toutes ces considérations, sir Arthur Wellesley, d'accord avec sir Charles Cotton, résolut de débarquer entre Oporto et Lisbonne, à l'embouchure du Mondego, près d'une baie assez commode que domine le fort de Figuera, lequel n'était pas occupé par les Français. Le choix de ce point, placé à une certaine distance de Lisbonne, donnait à sir Arthur Wellesley le temps de prendre terre avant que les Français pussent venir à sa rencontre, d'attendre le corps du général Spencer qu'il avait mandé auprès de lui, et, une fois descendu sur le sol du Portugal avec 15 mille hommes, de s'avancer vers Lisbonne en suivant la côte, pour profiter des occasions que lui offrirait la fortune. Plan de campagne de sir Arthur Wellesley. Les Français, qu'il savait forts tout au plus de 20 à 22 mille hommes, ayant plusieurs places à garder, surtout la capitale, ne pourraient jamais marcher contre lui avec plus de 10 à 12 mille; et en longeant toujours la mer, soit pour se nourrir, soit pour se rembarquer au besoin, il avait chance de s'approcher de Lisbonne, et d'y tenter quelque coup heureux, sans courir trop de danger. Sachant sir Hew Dalrymple appelé prochainement à le remplacer, il était impatient d'avoir exécuté quelque chose de brillant, avant de passer sous un commandement supérieur. Ces résolutions étaient parfaitement sages, et dénotaient chez le général anglais les qualités que sa carrière révéla bientôt, le bon sens et la fermeté, les premières de toutes après le génie.
Débarquement des troupes anglaises, le 1er août, aux bouches du Mondego.
Il commença à débarquer le 1er août à l'embouchure du Mondego. Cette mer, si souvent agitée par les vents d'ouest, interrompit plusieurs fois le débarquement des hommes et du matériel. Néanmoins, en cinq ou six jours, les troupes anglaises parties de Cork furent déposées à terre au nombre de 9 à 10 mille hommes, avec l'immense attirail qui suit toujours les armées anglaises. Dans ce moment, le corps du général Spencer arrivait au même mouillage. Jonction des troupes du général Spencer avec celles de sir Arthur Wellesley. Avant d'avoir reçu les ordres de sir Arthur Wellesley, le général Spencer, sur la nouvelle du désastre du général Dupont, s'était embarqué pour porter ailleurs ses efforts, sentant bien qu'il n'y avait plus aucun service à rendre dans l'Andalousie, délivrée pour l'instant de la présence des troupes françaises. Averti de l'arrivée du convoi de Cork, il était venu le rallier devant l'embouchure du Mondego, et le 8 août il eut achevé son débarquement, et opéré sa jonction avec le corps de sir Arthur Wellesley. Celui-ci se trouvait ainsi à la tête d'une armée d'environ 14 ou 15 mille hommes, presque entièrement composée d'infanterie et d'artillerie. On y comptait tout au plus 400 cavaliers, ce qui est la condition ordinaire de toute expédition par mer, la cavalerie étant d'un transport difficile, même impossible à certaine distance. Mais c'était de la très-belle infanterie, ayant toutes les qualités de l'armée anglaise. Caractère de l'armée anglaise. Cette armée, comme on le sait, est formée d'hommes de toute sorte, engagés volontairement dans ses rangs, servant toute leur vie ou à peu près, assujettis à une discipline redoutable qui les bâtonne jusqu'à la mort pour les moindres fautes, qui du bon ou du mauvais sujet fait un sujet uniforme et obéissant, marchant au danger avec une soumission invariable à la suite d'officiers pleins d'honneur et de courage. Le soldat anglais, bien nourri, bien dressé, tirant avec une remarquable justesse, cheminant lentement, parce qu'il est peu formé à la marche et qu'il manque d'ardeur propre, est solide, presque invincible dans certaines positions, où la nature des lieux seconde son caractère résistant, mais devient faible si on le force à marcher, à attaquer, à vaincre de ces difficultés qu'on ne surmonte qu'avec de la vivacité, de l'audace et de l'enthousiasme. En un mot, il est ferme, il n'est pas entreprenant. De même que le soldat français, par son ardeur, son énergie, sa promptitude, sa disposition à tout braver, était l'instrument prédestiné du génie de Napoléon, le soldat solide et lent de l'Angleterre était fait pour l'esprit peu étendu, mais sage et résolu de sir Arthur Wellesley. Un tel soldat, il fallait, si on le pouvait, l'éloigner de la mer, le réduire à marcher, à entreprendre, à montrer ses défauts enfin, au lieu d'aller se heurter contre ses qualités en courant l'attaquer dans de fortes positions. Mais le brave et bouillant Junot n'était pas homme à se conduire avec tant de prudence et de calcul, et l'on devait craindre qu'il ne vînt briser son impétuosité contre la froide opiniâtreté des soldats de l'Angleterre.
Mouvement des Anglais vers Lisbonne, commencé le 8 août, en suivant le littoral.
Sir Arthur Wellesley se mit en route le 8 août en longeant la mer, de manière à avoir toujours à portée ses approvisionnements et ses moyens de retraite. Il eut dès son début d'assez grands démêlés avec l'armée portugaise. Les insurgés du Portugal avaient formé, en réunissant toutes leurs forces dans le nord de leur territoire, une armée de cinq ou six mille hommes, sous le général Freyre. Difficultés entre les Anglais et les Portugais. Sir Arthur Wellesley aurait désiré les avoir avec lui, pour couvrir ses flancs. Mais ceux-ci, soit qu'ils eussent peur, comme les en accusa le général anglais auprès de son gouvernement[11], de rencontrer les Français de trop près, soit qu'ils n'eussent pas grande confiance dans des auxiliaires toujours prompts à se retirer sur leurs vaisseaux au premier revers, et à laisser leurs alliés exposés seuls aux coups de l'ennemi, montrèrent des exigences auxquelles le général anglais ne voulut point satisfaire: c'était d'être nourris par l'armée britannique, avec les ressources tirées de ses vaisseaux. Cette prétention ayant été repoussée, les Portugais prirent le parti d'agir pour leur propre compte, et suivirent les routes de l'intérieur, en abandonnant à leurs alliés la route du littoral. Seulement ils leur donnèrent 1,400 hommes d'infanterie légère, et environ 300 chevaux pour leur servir d'éclaireurs.
En apprenant le débarquement des Anglais, Junot prend la résolution de marcher droit à eux.
À peine Junot avait-il appris à Lisbonne, d'abord par la joie mal dissimulée des habitants, bientôt par des renseignements positifs, le débarquement d'une armée britannique, qu'il forma la résolution de courir à elle, afin de la jeter à la mer. Se concentrer sur-le-champ, retirer jusqu'au dernier soldat de tous les postes d'importance secondaire, se réduire à la garde de Lisbonne seule, n'y laisser même que ce qui ne pouvait pas marcher, pour se porter au-devant des Anglais avec 15 ou 18 mille hommes, en choisissant pour les combattre un moment où ils n'auraient pas leurs avantages naturels, ceux de la défensive, était la seule résolution sage qui pût être prise. Malheureusement Junot se concentra incomplétement, et il fut saisi d'une extrême impatience d'aborder les Anglais, n'importe où, n'importe comment, pour les jeter à la mer le plus tôt possible.
Entre Almeida, Elvas, Setubal, Peniche et divers postes, Junot avait déjà sacrifié quatre ou cinq mille hommes. Les courses qu'il venait de faire exécuter par les généraux Loison, Margaron et autres, avaient mis hors de combat ou fatigué beaucoup de soldats précieux à conserver, et c'est tout au plus s'il avait une dizaine de mille hommes à opposer à un ennemi qui en comptait déjà quatorze ou quinze mille, et qui pouvait bientôt être fort de vingt ou trente. Junot rappela le général Loison de l'Alentejo, et il fit sortir le général Laborde avec sa division, pour aller à la rencontre des Anglais, les observer, les harceler, jusqu'à ce que toutes les troupes disponibles pussent être réunies contre eux. Il se prépara à sortir lui-même avec la réserve lorsqu'ils seraient plus près de Lisbonne, et qu'alors les rencontrer, les combattre, les vaincre, ne l'exposerait pas à passer hors de Lisbonne plus de trois ou quatre jours. Il pensait avec raison que sa présence et celle de la réserve ne pouvaient pas manquer long-temps à Lisbonne sans de graves inconvénients.
Mouvement du général Laborde vers Leiria pour observer et harceler les Anglais en attendant l'arrivée de l'armée elle-même.