Malheureusement, au milieu de l'incertitude où il était, le maréchal Ney, ne sachant par quelle route s'avancer, celle de Soria à Tudela, ou celle de Soria à Calatayud, attendant du quartier général des ordres ultérieurs qui n'arrivaient pas, avait non-seulement passé à Soria la journée du 22 pour rallier ses deux divisions, mais celles du 23 et du 24 pour avoir des nouvelles, et ne s'était décidé que le 25 à marcher sur Agreda, point où il était à une journée de Cascante. S'il fût parti seulement le 23 au matin, il pouvait être le soir même ou le lendemain sur les derrières de Castaños. Mais les instructions du quartier général, quoique très-claires, avaient laissé trop de latitude au maréchal. Les derniers renseignements recueillis à Soria sur la force de Castaños l'avaient jeté dans une véritable confusion d'esprit. On lui avait dit[25] que Castaños avait 80 mille hommes, que Lannes même avait été battu, et, abusé par de semblables bruits, l'audacieux maréchal avait craint cette fois d'être trop téméraire. Le 25 novembre, après avoir passé à Soria le 23 et le 24, il s'était mis en marche sur les instances réitérées du quartier général, était parvenu le 25 au soir à Agreda, le 26 à Tarazona, où il avait appris enfin avec grand regret l'erreur dans laquelle il était tombé, et l'occasion manquée d'immenses résultats. Ce qui lui arrivait là était arrivé à tous nos généraux, qui se laissaient imposer par l'exagération des Espagnols, exagération contre laquelle Napoléon s'efforçait en vain de les mettre en garde, en leur répétant que les troupes de l'insurrection étaient de la canaille sur le ventre de laquelle il fallait passer. Il en donna lui-même peu de jours après un exemple mémorable.
Jonction du maréchal Ney avec le maréchal Moncey devant Saragosse.
Le maréchal Ney opéra sa jonction avec le maréchal Moncey, qui était fort affaibli par le départ des divisions Lagrange et Musnier, envoyées à la poursuite de Castaños. Le maréchal Ney, voulant au moins rendre utile sa présence sur les lieux, convint avec le maréchal Moncey de l'aider à l'investissement de Saragosse, où s'étaient enfermés les frères Palafox et les fuyards aragonais. Pendant ce temps le général Maurice-Mathieu poussait avec autant de rapidité que de vigueur les débris de Castaños, qui se retiraient en désordre sur Calatayud. Lannes resta malade à Tudela, offrant cependant à Napoléon de remonter encore à cheval, même avant d'être rétabli, s'il fallait quelque part tenir tête aux Anglais, et les jeter à la mer. Plût au ciel, en effet, que Napoléon eût confié à un tel chef le soin de poursuivre ces redoutables ennemis de l'Empire!
Napoléon, débarrassé des armées espagnoles de droite et de gauche, se décide à marcher immédiatement sur Madrid.
C'est le 26 seulement, toujours par suite de la difficulté des communications, que Napoléon reçut la nouvelle de la vigoureuse conduite de Lannes à Tudela, de la dispersion des armées espagnoles du centre et de droite, et de l'inexécution du mouvement prescrit au maréchal Ney. Tenant ce maréchal pour l'un des premiers hommes de guerre de son temps, il n'attribua son erreur qu'aux fausses idées que les généraux français se faisaient de l'Espagne et des Espagnols, et, bien que la belle manœuvre qu'il avait ordonnée par Soria n'eût point réussi, il n'en considéra pas moins les armées régulières de l'Espagne comme anéanties, et la route de Madrid comme désormais ouverte pour lui. Effectivement, les Aragonais sous Palafox étaient tout au plus capables de défendre Saragosse. Les Andalous conduits par Castaños se retiraient au nombre de 8 ou 9 mille sur Calatayud, et ne pouvaient faire autre chose que d'augmenter la garnison de Madrid, en se repliant sur cette capitale par Siguenza et Guadalaxara, si on leur en laissait le temps. Le marquis de La Romana, avec 6 ou 7 mille fuyards dénués de tout, gagnait péniblement le royaume de Léon à travers des montagnes neigeuses. Enfin, sur la route même de Madrid, il ne restait que les débris de l'armée d'Estrémadure, déjà si rudement traitée en avant de Burgos.
Un seul obstacle aurait pu arrêter Napoléon, c'était l'armée anglaise, dont il n'avait que les nouvelles les plus vagues et les plus incertaines. Mais cette armée elle-même n'était encore en état de rien entreprendre. Sir John Moore, conduisant ses deux principales colonnes d'infanterie à travers le nord du Portugal, était arrivé à Salamanque avec 13 ou 14 mille hommes d'infanterie, exténués de la longue marche qu'ils avaient faite, et fort éprouvés par des privations auxquelles les soldats anglais n'étaient guère habitués. Le général Moore n'avait avec lui ni un cheval ni un canon, sa cavalerie et son artillerie ayant suivi la route de Badajoz à Talavera, sous l'escorte d'une division d'infanterie. Enfin sir David Baird, débarqué à la Corogne avec 11 ou 12 mille hommes, s'avançait timidement vers Astorga, se trouvant encore à soixante ou soixante-dix lieues de son général en chef. Ces trois colonnes ne savaient comment elles s'y prendraient pour se rejoindre, et, dans leur isolement, n'étaient ni capables ni désireuses d'entrer en action. Elles se sentaient même fort peu encouragées par ce qu'elles voyaient autour d'elles, car, au lieu de les recevoir avec enthousiasme, les Espagnols de la Vieille-Castille, épouvantés de la défaite de Blake, et se soumettant à un simple escadron de cavalerie française, les accueillaient froidement, ne voulaient rien leur donner qu'en échange de souverains d'or ou de piastres d'argent, livrés en même temps que les fournitures elles-mêmes. Aussi le sage Moore avait-il écrit à son gouvernement pour le détromper sur l'insurrection espagnole, et lui montrer qu'on avait engagé l'armée anglaise dans une fort périlleuse aventure.
Napoléon ignorait ces circonstances, et savait seulement qu'il arrivait des Anglais par le Portugal et la Galice; mais il persistait dans son plan de les attirer dans l'intérieur de la Péninsule, afin de les envelopper au moyen de quelque grande manœuvre, tandis que le maréchal Soult et le général Junot, laissés sur ses derrières, les contiendraient de front. Pour en agir ainsi, Madrid, d'où l'on pourrait opérer par la droite sur le Portugal ou la Galice, devenait le meilleur centre d'opérations, et c'était un nouveau motif d'y marcher sans retard. Napoléon donna ses ordres en conséquence, dès que l'affaire de Tudela lui fut connue.
Ordres aux maréchaux Ney, Moncey, Soult, Lefebvre et Mortier en conséquence de la marche sur Madrid.
D'abord il prescrivit au maréchal Ney, qu'il voulait avoir sous sa main pour l'employer dans les occasions difficiles, notamment contre les Anglais, d'abandonner l'investissement de Saragosse, de marcher sur Madrid par la même route que Castaños, et de poursuivre celui-ci à outrance jusqu'à ce qu'il ne lui restât plus un seul homme. Il enjoignit au général Maurice-Mathieu, qui était à la poursuite de Castaños avec une partie des troupes du maréchal Moncey, de s'arrêter, de rendre au maréchal Moncey les troupes qui lui appartenaient, pour que ce dernier pût reprendre avec toutes ses divisions les travaux du siége de Saragosse. Il pressa de nouveau le général Saint-Cyr, chargé de la guerre de Catalogne, d'accélérer les opérations qui devaient le conduire à Barcelone, et amener le déblocus de cette grande cité. Ces dispositions prises à sa gauche, Napoléon envoya sur sa droite les instructions suivantes.
Le maréchal Lefebvre, posté à Carrion pour lier le centre de l'armée française avec le maréchal Soult, auquel avait été confié le soin de soumettre les Asturies, dut suivre le mouvement général sur Madrid, et se porter avec les dragons de Milhaud sur Valladolid et Ségovie, afin de couvrir la droite du quartier général. Le général Junot, dont la première division approchait, dut hâter sa marche pour venir remplacer le maréchal Lefebvre sur le revers méridional des montagnes des Asturies, où le maréchal Soult allait reparaître bientôt, après avoir soumis les Asturies elles-mêmes. Ces deux corps, dont l'un sous le maréchal Bessières avait autrefois conquis la Vieille-Castille, dont l'autre sous Junot avait autrefois conquis le Portugal, devaient, réunis sous le maréchal Soult, avoir affaire aux Anglais d'abord en Vieille-Castille, puis en Portugal, selon les opérations qu'on serait amené à diriger contre ceux-ci. Enfin, la tête du 5e corps, parti d'Allemagne le dernier, commençant à se montrer à Bayonne, Napoléon ordonna à son chef, le maréchal Mortier, de venir prendre à Burgos la place qui allait se trouver vacante par la translation du quartier général à Madrid.