Napoléon ayant ainsi paré à tout, et se confirmant de plus en plus dans l'opinion qu'il s'était faite de la marche adoptée par les Anglais, se mit lui-même en route le 22 après avoir acheminé la garde à la suite des divisions Dessoles et Lapisse. Il réitéra à son frère l'ordre de rester toujours à la maison royale du Pardo, ne jugeant pas encore opportun de le rendre aux habitants de Madrid, et de substituer le gouvernement civil au gouvernement militaire.

Passage du Guadarrama.

Parti le 22 au matin de Chamartin, il traversa rapidement l'Escurial, et arriva au pied du Guadarrama lorsque l'infanterie de sa garde commençait à le gravir. Le temps, qui jusque-là avait été superbe, était tout à coup devenu affreux, au moment même où l'on avait des marches forcées à exécuter. Ainsi déjà la fortune changeait pour Napoléon; car, après lui avoir envoyé le soleil d'Austerlitz, elle lui envoyait aujourd'hui l'ouragan du Guadarrama, dans une circonstance où il lui aurait fallu ne pas perdre un instant pour atteindre les Anglais. Était-il donc décidé que, toujours heureux contre l'Europe coalisée, nous ne le serions pas une fois contre l'implacable Angleterre? Napoléon, voyant l'infanterie de sa garde s'accumuler à l'entrée de la gorge, où venaient s'encombrer aussi les charrois d'artillerie, lança son cheval au galop, et gagna la tête de la colonne, qu'il trouva retenue par l'ouragan. Les paysans disaient qu'on ne pouvait passer sans s'exposer aux plus grands périls. Il n'y avait pas là de quoi arrêter le vainqueur des Alpes. Il fit mettre pied à terre aux chasseurs de la garde, et leur ordonna de s'avancer les premiers, en colonne serrée, conduits par des guides. Ces hardis cavaliers marchant en tête de l'armée, et foulant la neige avec leurs pieds et ceux de leurs chevaux, frayaient la route pour ceux qui les suivaient. Napoléon gravit lui-même la montagne à pied au milieu des chasseurs de sa garde, et s'appuyant, quand il se sentait fatigué, sur le bras du général Savary. Le froid, qui était aussi rigoureux qu'à Eylau, ne l'empêcha pas de franchir le Guadarrama avec sa garde. Son projet avait été d'aller coucher à Villa-Castin; mais force fut de passer la nuit dans le petit village d'Espinar, où il logea dans une misérable maison de poste, comme il en existe beaucoup en Espagne. On prit, sur les mulets chargés de son bagage, de quoi lui servir un repas, qu'il partagea avec ses officiers, s'entretenant gaiement avec eux de cette suite d'aventures extraordinaires, qui avaient commencé à l'école de Brienne, pour finir il ne savait où, et se plaignant quelquefois de ses généraux de cavalerie, qui avaient battu le pays entre Valladolid, Ségovie et Salamanque pendant plusieurs semaines, sans l'informer à temps du voisinage de l'armée anglaise. Il fallait que des déserteurs du corps de Dupont, conduits par le hasard, fussent venus lui apprendre un fait si important pour ses opérations ultérieures.

Arrivée à Villa-Castin.

Le lendemain 23, l'Empereur se rendit avec sa garde à Villa-Castin. Mais, la montagne franchie, à la neige avait succédé la pluie, et au lieu de gelée on trouva des boues affreuses. On enfonçait dans les terres inondées de la Vieille-Castille, comme deux ans auparavant dans les terres de la Pologne. L'infanterie avançait avec peine; l'artillerie n'avançait pas du tout. Le lendemain 24, on ne put pousser au delà d'Arevalo. Le maréchal Ney, qui, avec deux divisions d'infanterie, et les dragons Lahoussaye, formait la tête de la colonne, bien qu'il eût deux jours d'avance, n'avait pu dépasser Tordesillas.

L'Empereur, fatigué d'attendre, voulut se porter lui-même à l'avant-garde, afin de diriger les mouvements de ses divers corps, et laissa la garde impériale, les divisions Dessoles et Lapisse, qu'il conduisait avec lui, pour se rendre aux avant-postes. Arrivée à Tordesillas le 26. Arrivé le 26 à Tordesillas à la tête de ses chasseurs, il reçut une dépêche du maréchal Soult, qui lui était parvenue de Carrion en douze heures. Le maréchal Soult, après avoir quitté les Asturies et s'être porté de Potes à Saldaña, était ce jour même à Carrion, ayant à sa gauche la division Laborde à Paredes, et les dragons de Lorge à Frechilla. Marche du maréchal Soult à la rencontre des Anglais. On lui avait signalé la présence des Anglais entre Sahagun et Villalon, à une marche des troupes françaises. (Voir la carte no 43.) Il avait 20 mille hommes d'infanterie, 3,000 de cavalerie, depuis sa jonction avec les généraux Laborde et Lorge. Il se trouvait donc en mesure de se défendre, sans avoir toutefois les moyens d'accabler les Anglais, qui étaient devant lui au nombre de 29 à 30 mille.

Situation critique des Anglais près d'être pris entre le maréchal Soult et le maréchal Ney.

Cette dépêche remplit Napoléon d'espérance et d'anxiété.—Si les Anglais, répondit-il au maréchal Soult, sont restés un jour de plus dans cette position, ils sont perdus, car je vais être sur leur flanc.—Le maréchal Ney entrait effectivement ce même jour à Medina de Rio-Seco, et marchait sur Valderas et Benavente. Napoléon ordonna au maréchal Soult de poursuivre les Anglais l'épée dans les reins, s'ils se retiraient, mais s'ils l'attaquaient de battre en retraite d'une marche; car plus ils s'engageraient, disait-il, et mieux cela vaudrait.

Malheureusement la fortune, qui avait tant servi Napoléon, ne voulait pas lui donner la satisfaction de prendre une armée anglaise tout entière, bien qu'il eût mérité ce succès par l'habileté et la hardiesse de ses opérations. Le général Moore, parvenu le 23 à Sahagun, et se disposant à faire encore une marche pour rencontrer le maréchal Soult, qu'il espérait surprendre dans un état de grande infériorité numérique, avait recueilli un double renseignement. Avis parvenu au général Moore qui le décide à décamper. D'une part, il avait appris que des fourrages en quantité considérable étaient préparés pour la cavalerie française à Palencia; de l'autre, le marquis de La Romana avait reçu des environs de l'Escurial, et lui avait communiqué l'avis que de fortes colonnes se dirigeaient vers le Guadarrama, évidemment pour repasser du midi au nord, de la Nouvelle dans la Vieille-Castille. À ce double renseignement, obtenu le 23 au soir, le général Moore avait contremandé le mouvement ordonné sur Carrion, résolu à attendre avant de s'engager davantage. Le lendemain 24, le bruit de l'approche de nombreuses troupes françaises n'ayant fait que s'accroître, il avait redouté quelque grande manœuvre de la part de Napoléon, et s'était décidé aussitôt à opérer sa retraite. Il l'avait, en effet, commencée le 24 au soir pour l'infanterie, et l'avait continuée le lendemain 25 pour la cavalerie et l'arrière-garde. Sir David Baird s'était retiré sur l'Esla par le bac de Valencia; le gros de l'armée, sur l'Esla également, par le pont de Castro-Gonzalo. L'un et l'autre de ces points de passage aboutissaient à Benavente. Le général Moore avait en même temps supplié le marquis de La Romana de bien garder le pont de Mansilla, sur la même rivière, pour que les Français ne pussent pas le tourner; ce qui revenait à lui demander de se faire écharper pour le salut de l'armée anglaise. En décampant, le général Moore prit soin d'écrire au gouvernement espagnol à Séville, au gouvernement anglais à Londres, que, s'il se retirait, c'était après avoir exécuté une importante manœuvre, et rendu un grand service à la cause espagnole; car, en attirant Napoléon au nord, il avait dégagé le midi, et donné le temps aux forces des provinces méridionales de s'organiser, et d'arriver en ligne.

Cette manière présomptueuse de présenter les événements, peu ordinaire au général Moore, lui était inspirée par le désir de colorer la triste campagne qu'on l'avait condamné à faire. Au fond, il n'avait jamais songé, une fois parvenu sur le théâtre des opérations, et éclairé sur la valeur des armées espagnoles, qu'à se replier d'abord vers le Portugal, puis vers la Galice. Son mouvement au nord, donné comme une manœuvre importante entreprise dans l'intérêt des Espagnols, n'avait donc eu d'autre but que de changer sa ligne de retraite, et de la porter d'Oporto sur la Corogne. Retraite du général Moore sur Benavente. Le 26, du reste, il était à Benavente, échappé du filet dans lequel Napoléon allait le prendre, puisque, d'un côté, le maréchal Soult n'était ce même jour qu'à Carrion, et que de l'autre le maréchal Ney n'était qu'à Medina de Rio-Seco. (Voir la carte no 43.) Les traînards, les bagages, les derniers corps de cavalerie ayant passé dans la soirée et dans la matinée du 27, on fit sauter le pont, qui était une création de l'ancien régime, du temps où la royauté, conseillée par de sages ministres, exécutait en Espagne de beaux ouvrages. C'était un dommage et une cause de grand déplaisir pour les Espagnols.