Napoléon reçoit sur la route d'Astorga des dépêches de France qui l'obligent à s'arrêter.

Napoléon, suivant de près son avant-garde, entra lui-même à Astorga le lendemain 2 janvier. En route il avait été joint par un courrier venant de France, et avait voulu sur le chemin même prendre connaissance des dépêches qu'il lui apportait. On avait allumé un grand feu de bivouac, et il s était mis à lire le contenu de ces dépêches. Elles lui annonçaient ce dont il n'avait jamais douté, la probabilité d'une grande guerre avec l'Autriche pour le commencement du printemps. L'accord de cette puissance avec l'Angleterre, dissimulé d'abord quand elle avait craint de dévoiler ce qu'elle projetait, ses armements niés et même ralentis quand elle avait craint un brusque retour sur le Danube des troupes de la grande armée, n'étaient plus cachés, maintenant qu'elle croyait retenue dans le fond de la péninsule espagnole la plus considérable et la meilleure partie des forces de Napoléon. Elle se trompait en supposant que ce qui restait entre l'Elbe et le Rhin ne suffisait pas pour l'accabler, et elle en devait faire une nouvelle et terrible expérience. Mais après avoir laissé passer l'occasion où les Français étaient engagés sur la Vistule, elle ne voulait pas encore laisser passer celle où ils étaient engagés sur le Tage, et elle armait avec une évidence qui ne permettait plus de doute sur ses desseins. En même temps l'Orient s'obscurcissait. Ce n'était point au moyen de négociations pacifiques qu'on pouvait se flatter d'obtenir des Turcs ce qu'on avait promis aux Russes. De plus, la Russie, toujours fidèle à l'alliance au prix convenu des provinces du Danube, toujours insistant auprès de l'Autriche pour que celle-ci n'exposât pas l'Europe à une nouvelle secousse, ne montrait plus cependant le même enthousiasme pour l'alliance française, depuis que le merveilleux avait disparu, et qu'au lieu de Constantinople il s'agissait de Bucharest et de Jassy. Cette dernière acquisition était déjà fort belle assurément, car, après quarante ans écoulés, la Russie n'est pas encore dans ces deux capitales; mais c'était de la simple réalité (du moins à ce qu'elle croyait alors), et ce n'était pas du prodige. Elle répétait toujours que si l'Autriche devenait agressive, elle se joindrait aux Français pour l'en faire repentir; mais la chaleur de ses démonstrations avait perdu de sa vivacité; en tout cas elle serait trop occupée elle-même sur le bas Danube pour ne pas laisser exclusivement aux Français le Danube supérieur, et Napoléon devait s'attendre à ce que la tâche d'accabler l'Autriche, l'Allemagne, l'Angleterre, pèserait sur lui seul comme par le passé. Il fallait donc qu'il employât janvier, février, mars à préparer ses armées d'Allemagne et d'Italie. C'était assez pour sa merveilleuse puissance d'organisation, quoique ce ne fût pas trop. Il reprit tout pensif le chemin d'Astorga. Sa préoccupation avait été visible au point de frapper ceux qui l'entouraient.

Napoléon renonce à poursuivre les Anglais lui-même, et laisse ce soin au maréchal Soult, appuyé par le maréchal Ney.

Arrivé à Astorga, il changea tous ses projets. Il ne renonçait pas, bien entendu, à faire poursuivre les Anglais l'épée dans les reins, mais il renonçait à les poursuivre lui-même. Il confia ce soin au maréchal Soult, qui, marchant par la route de Léon, était plus rapproché d'Astorga que le maréchal Ney, marchant par Benavente. Il plaça sous ses ordres les divisions Merle, Mermet, qui s'y trouvaient déjà, les divisions Laborde et Heudelet qui composaient le corps de Junot, et qui venaient de le rejoindre. La division Bonnet, formée de régiments provisoires, était restée dans les Asturies. Mais la division Merle (ancienne division Mouton), et la division Mermet étaient excellentes. Tout le corps de Junot avait été versé dans les deux divisions Laborde et Heudelet, et il était fort aguerri par sa dernière campagne de Portugal. La division Heudelet demeurait encore en arrière, mais la division Laborde avait rallié le maréchal Soult, et celui-ci avait ainsi sous la main trois belles divisions d'infanterie présentant environ 20 mille hommes. Napoléon lui adjoignit les dragons Lorge et Lahoussaye, qui avec la cavalerie Franceschi comptaient quatre mille chevaux. Renforcé de la division Heudelet, le maréchal Soult devait avoir 30 mille soldats, mais jusque-là il n'en possédait que 24 mille. Le maréchal Ney, à la tête des divisions Marchand et Maurice-Mathieu, dut l'appuyer au besoin. Napoléon ordonna au maréchal Soult de poursuivre les Anglais à outrance, et de ne rien négliger pour les empêcher de s'embarquer.

Napoléon laisse la division Lapisse en Vieille-Castille, envoie la division Dessoles à Madrid, et s'établit de sa personne à Valladolid.

Napoléon renvoya ensuite la division Dessoles sur Madrid, pour demeurer dans cette capitale, et y faire face à toutes les éventualités. Il garda la division Lapisse dans la Vieille-Castille, voulant qu'il restât quelques troupes dans cette province. Enfin il dirigea la garde impériale et se dirigea lui-même sur Benavente, et de Benavente sur Valladolid, afin de s'y établir de sa personne, et de gouverner de cette résidence les affaires de l'Espagne et de l'Europe.

Il n'y avait plus en effet grande manœuvre à exécuter à la suite des Anglais. Il fallait marcher vite, les pousser rudement, et l'un des lieutenants de Napoléon était tout aussi propre que lui à cette opération, surtout si c'eût été le maréchal Ney. Celui-ci, par malheur, se trouvait trop en arrière pour être principalement chargé de la poursuite. Quoi qu'il en soit, Napoléon, ne se regardant pas comme nécessaire à la queue des Anglais, se crut mieux placé à Valladolid, parce que de ce point il pouvait conduire la guerre d'Espagne et être sur la route des courriers de France, tandis que s'il se fût posté à Astorga ou à Lugo, les courriers auraient eu un détour de plus de cent lieues à faire pour le joindre, et il n'aurait pas pu, tout en dirigeant les armées d'Espagne, s'occuper de l'organisation de celles d'Italie et d'Allemagne. Il se rendit donc à Valladolid avec sa garde, qu'il voulait rapprocher des événements d'Allemagne autant que lui-même.

Ayant dissous le corps de Junot pour renforcer celui du maréchal Soult, il résolut de dédommager le général Junot en lui confiant le commandement des troupes qui assiégeaient Saragosse, et que le maréchal Moncey à son gré commandait trop mollement. Il destinait plus tard le maréchal Moncey à opérer sur le royaume de Valence, que ce maréchal connaissait déjà. Le maréchal Lefebvre, auquel il était prescrit de repousser les Espagnols du pont d'Almaraz jusqu'à Truxillo, avait bien, il est vrai, enlevé ce pont, mais il avait eu l'idée singulière de se porter sur Ciudad-Rodrigo avant d'en avoir reçu l'ordre, prenant pour une instruction définitive une première indication de Napoléon. Dans ce mouvement il s'était laissé couper en deux par la Tietar débordée, et il avait envoyé une partie de son corps sur Tolède, tandis qu'il emmenait l'autre à Avila. Napoléon, très-mécontent, plaça sous l'autorité de l'état-major de Joseph le corps du maréchal Lefebvre, qu'il ne pouvait plus confier à un chef aussi peu capable, quoique fort brave un jour de bataille. Ce corps fut réparti entre Madrid, Tolède et Talavera, en attendant que, les affaires terminées au nord de l'Espagne, on pût songer au midi. Après avoir pris ces dispositions, Napoléon se transporta, comme nous venons de le dire, à Valladolid, pour s'y occuper de l'organisation de ses armées d'Allemagne et d'Italie, autant que de la direction de celles d'Espagne.

Poursuite des Anglais par le maréchal Soult.

Le maréchal Soult s'était mis, avec les divisions Merle, Mermet, Laborde, la cavalerie de Franceschi, les dragons Lorge et Lahoussaye, à la poursuite du général Moore. Malheureusement la route était devenue presque impraticable par les pluies continuelles et le passage de deux armées, l'une anglaise, l'autre espagnole. À chaque instant on rencontrait des convois de munitions, d'armes, de vivres, d'effets de campement appartenant aux Anglais et conduits par des muletiers espagnols, qui s'enfuyaient en apercevant le casque de nos dragons. On ramassait par centaines les soldats anglais exténués de fatigue ou gorgés de vin, qui se laissaient surprendre dans un état à ne pouvoir opposer aucune résistance.