Le 31 décembre, le général Moore avait quitté la plaine pour entrer dans la montagne, à Manzanal, à quelques lieues d'Astorga. (Voir la carte no 43.) Il se trouvait le 1er janvier à Bembibre, où il avait vainement usé de toute son autorité pour arracher ses soldats des caves et des maisons avant la venue des dragons français. Il était parti lui-même de Bembibre, formant toujours l'arrière-garde avec la cavalerie et la réserve, mais sans réussir à se faire suivre de tous les siens, dont un bon nombre resta dans nos mains. Nos dragons accourant au galop fondirent sur une longue file de soldats anglais, ivres pour la plupart, de femmes, d'enfants, de vieillards espagnols, abandonnant leurs demeures sans savoir où chercher un asile, craignant leurs alliés qui s'enfuyaient en les pillant, et leurs ennemis qui arrivaient affamés, le sabre au poing, et dispensés de tout ménagement envers des populations insurgées. Ceux qui avaient le courage de demeurer s'en applaudissaient dès qu'ils avaient pu comparer l'humanité de nos soldats avec la brutalité des soldats anglais, qu'aucun frein n'arrêtait plus, malgré les honorables efforts de leur général et de leurs officiers pour maintenir la discipline.

Le général Moore, placé entre les routes de Vigo et de la Corogne, se décide pour celle de la Corogne.

À Ponferrada, le général Moore avait à choisir entre la route de Vigo et celle de la Corogne, qui aboutissaient toutes les deux à de fort belles rades, très-propres à l'embarquement d'une armée nombreuse. Il préféra celle de la Corogne, parce qu'en la suivant il fallait trois journées de moins pour atteindre au point d'embarquement. Il avait obtenu que le marquis de La Romana se dirigerait par la route de Vigo, qui passe par Orense, et débarrasserait ainsi celle de la Corogne. Il lui adjoignit trois mille hommes de troupes légères, sous le général Crawfurd, lesquels devaient occuper la position de Vigo, en supposant qu'il fallût plus tard s'y replier afin de s'embarquer. Il envoya courriers sur courriers pour faire arriver à sir Samuel Hood, commandant la flotte britannique, l'ordre d'expédier tous les transports de Vigo sur la Corogne.

Combat d'arrière-garde à Pietros.

Le 3 janvier il se porta sur Villafranca. Désirant s'y arrêter, et donner à tout ce qui marchait avec lui un peu de repos, il résolut de livrer un combat d'arrière-garde à Pietros, en avant de Villafranca, dans une position militaire assez belle, et où l'on pouvait se défendre avantageusement.

La route, après avoir franchi un défilé fort étroit, descendait dans une plaine ouverte, passait à travers le village de Pietros, puis remontait sur une hauteur plantée de vignes, dont le général Moore avait fait choix pour y établir solidement 3 mille fantassins, 600 chevaux, et une nombreuse artillerie.

Le général Merle avec sa belle division, le général Colbert avec sa cavalerie légère, abordèrent le premier défilé, l'infanterie en avant, pour vaincre les résistances qu'on pourrait leur opposer. Mais les Anglais étaient au delà, à la seconde position, au bout de la plaine. Nous passâmes sans obstacle, et la cavalerie, prenant la tête de la colonne, s'élança au galop dans la plaine. Elle y trouva une multitude de tirailleurs anglais, et fut obligée d'attendre l'infanterie qui, arrivant bientôt, se dispersa de son côté en troupes de tirailleurs pour repousser l'ennemi. Mort du général Colbert. Le général Colbert, impatient d'amener les troupes en ligne, était occupé à placer lui-même quelques compagnies de voltigeurs, lorsqu'il reçut une balle au front, et expira, en exprimant de touchants regrets d'être enlevé sitôt, non à la vie, mais à la belle carrière qui s'ouvrait devant lui.

Le général Merle, ayant débouché dans la plaine avec son infanterie, traversa le village de Pietros, puis assaillit la position des Anglais, au moyen d'une forte colonne qui les aborda de front, tandis qu'une nuée de tirailleurs, se glissant dans les vignes, s'efforçaient de déborder leur droite. Après une fusillade assez vive les Anglais se retirèrent, nous abandonnant quelques morts, quelques blessés, quelques prisonniers. Ce combat d'arrière-garde nous coûta une cinquantaine de blessés ou de morts, et surtout le général Colbert, officier du plus haut mérite. L'obscurité ne nous permit pas de pousser plus avant. L'ennemi évacua Villafranca dans la nuit pour se porter à Lugo, qui offrait, disait-on, une forte position militaire. En entrant dans Villafranca nous le trouvâmes dévasté par les Anglais, qui avaient enfoncé les caves, ravagé les maisons, bu tout le vin qu'ils avaient pu, et qui étaient engouffrés dans tous les recoins de la ville, malgré les efforts réitérés de leurs chefs pour les rallier. Nous en prîmes encore plusieurs centaines, avec une grande quantité de munitions et de bagages.

Le lendemain on continua cette poursuite, ne pouvant guère avancer plus vite que les Anglais, malgré l'avantage que nos fantassins avaient sur eux sous le rapport de la marche, à cause de l'état des routes et de la difficulté des transports d'artillerie. Nos soldats vivaient de tout ce que laissaient les Anglais après avoir pillé et réduit au désespoir leurs malheureux alliés.