Arrivée des deux armées devant Lugo.

Toujours marchant ainsi sur les pas de l'ennemi, nous arrivâmes le 5 janvier au soir en vue de Lugo. Nous avions recueilli en chemin beaucoup d'artillerie et un trésor considérable que les Anglais avaient jeté dans les précipices. Nos soldats se remplirent les poches en ne craignant pas de descendre dans les ravins les plus profonds. On put sauver une somme de piastres valant environ 1,800,000 francs.

Le général Moore prend la résolution de s'arrêter à Lugo, pour y offrir la bataille aux Français.

Le 5 au soir l'armée anglaise se montra en bataille en avant de Lugo. Le général Moore se sentant vivement pressé par les Français, et s'attendant chaque jour à les avoir sur les bras, voyant son armée se dissoudre par une rapidité de marche excessive, prit la résolution qu'il faut souvent prendre quand on bat en retraite, celle de s'arrêter dans une bonne position, pour y offrir la bataille à l'ennemi. Avec des soldats solides comme les soldats anglais, dans une excellente position défensive, il avait de grandes chances de vaincre. Vainqueur, il repoussait les Français pour long-temps, illustrait sa retraite par un fait d'armes éclatant, remontait le moral de ses soldats, et pouvait achever paisiblement sa marche sur la Corogne. Vaincu, il essuyait en une seule fois tout le mal qu'il était exposé à essuyer en détail par cette retraite précipitée. D'ailleurs à la guerre, quand la sagesse le conseille, le général doit braver la défaite, comme le soldat doit braver la mort. Avantages de la position de Lugo. Il était impossible, au surplus, de choisir un meilleur site que celui de Lugo pour l'exécution d'un tel dessein. La ville, entourée de murailles, s'élevait au-dessus d'une éminence, laquelle se terminant à pic sur le lit du Minho d'un côté, était bordée de l'autre par une petite rivière vers laquelle elle allait en s'abaissant. De nombreuses clôtures garnissaient cette pente, et en facilitaient la défense. Le général Moore rangea sur ce champ de bataille, et en deux lignes, les seize ou dix-sept mille hommes d'infanterie qu'il avait encore. Il disposa son artillerie sur son front, et remplit de tirailleurs les nombreuses clôtures qui couvraient le côté abordable de sa position. Il rappela à lui sa cavalerie qui marchait en tête depuis qu'on était entré dans la région montagneuse, et nous montra ainsi environ vingt mille hommes établis de pied ferme en avant de Lugo. C'était tout ce qui lui restait des vingt-huit ou vingt-neuf mille hommes qu'il avait à Sahagun. Il en avait envoyé cinq à six mille, les uns sur Vigo, les autres en avant, et perdu environ trois mille.

Le maréchal Soult passe trois jours devant la position de Lugo sans attaquer.

Les Français, parvenus le 5 au soir devant Lugo, discernaient à peine l'ennemi. Ils s'arrêtèrent vis-à-vis, à San-Juan de Corbo, dans une position également forte, où ils pouvaient, sans perdre de vue les Anglais, attendre en sûreté le ralliement de tout ce qui était demeuré en arrière.

Le lendemain 6, les deux divisions Mermet et Laborde, qui suivaient la division Merle, arrivèrent en ligne, mais elles avaient laissé la moitié de leur effectif en arrière, et, outre cette masse de traînards, leur artillerie et leurs convois de munitions. Ce n'était pas dans cet état qu'on devait songer à attaquer les Anglais, car on avait à leur égard la triple infériorité du nombre, des ressources matérielles, et du terrain sur lequel il s'agissait de combattre.

À chaque instant, toutefois, les traînards et les convois d'artillerie rejoignaient, et le lendemain 7, on était déjà beaucoup plus en mesure de livrer bataille. Mais devant la forte position des Anglais, inabordable d'un côté, puisque c'était le bord taillé à pic du Minho, et très-difficile à emporter de l'autre, à cause des nombreuses clôtures qui la couvraient, le maréchal Soult hésita, et voulut remettre au lendemain 8. Ce jour-là, la plupart de nos moyens étaient réunis, moins toutefois une partie de l'artillerie. Mais, toujours préoccupé des difficultés que présentait cette position, le maréchal Soult remit encore au lendemain 9, pour exécuter par sa droite sur le flanc gauche des Anglais un mouvement de cavalerie qui pût les ébranler.

Le général Moore, après avoir attendu trois jours les Français dans la position de Lugo, se décide à décamper.

C'était trop présumer de la patience du général Moore, que d'imaginer qu'arrivé le 5 à Lugo, y ayant passé les journées du 6, du 7, du 8, il y resterait encore le 9. Le général Moore, en effet, ayant pris trois jours entiers pour faire filer ses bagages et ses troupes les plus fatiguées, pour remonter le moral de son armée, pour recouvrer enfin l'honneur des armes par l'offre trois fois répétée de la bataille, se crut dispensé de tenter plus long-temps la fortune. Ayant réalisé une partie des résultats qu'il se proposait d'obtenir en s'arrêtant, il décampa secrètement dans la nuit du 8 au 9 janvier. Il eut soin de laisser après lui beaucoup de feux et une forte arrière-garde, afin de tromper les Français.