Difficultés que présente le pays entre Landshut et Ratisbonne. En entrant dans cette région, l'archiduc Charles trouvait à sa gauche l'Abens, courant directement vers le Danube, et s'y jetant près de Neustadt, après avoir traversé Siegenbourg, Bibourg, Abensberg. (Voir la carte no 46.) À droite coulaient en passant sur son front la petite et la grosse Laber, qu'il devait franchir vers leur source, car elles naissent dans les environs pour aller se jeter dans le Danube. Il devait s'avancer ainsi entre l'Abens qu'il côtoierait par sa gauche, et les deux Laber qu'il franchirait par sa droite, marchant à travers des bois, des marécages, pour aboutir au Danube par deux chaussées, celle de Landshut à Neustadt, et celle de Landshut à Kelheim. S'il ne voulait pas pousser jusqu'à Kelheim et Neustadt, il pouvait se rendre à Ratisbonne par un chemin plus court, en prenant à droite la chaussée dite d'Eckmühl, laquelle après avoir franchi le lit marécageux de la grosse Laber à Eckmühl même, s'élève à travers des gorges boisées, puis descend dans la plaine de Ratisbonne, au milieu de laquelle on voit le Danube se déployer et changer sa direction, car on sait qu'après avoir couru depuis sa source au nord-est, il se dirige constamment à l'est après Ratisbonne.
Dispositions de marche de l'archiduc Charles pour s'avancer de l'Isar au Danube. L'archiduc Charles résolut de suivre le 17 les deux chaussées qui de Landshut mènent à Neustadt et à Kelheim. Il assigna au général Hiller la mission de marcher de Moosbourg à Mainbourg sur l'Abens, pour se garder contre les Français qu'on savait être à Augsbourg, tandis que la division Jellachich, placée plus à gauche, viendrait de Munich à Freising joindre ce même corps de Hiller dont elle dépendait. Un peu moins à gauche, l'archiduc Louis dut s'avancer par la chaussée de Neustadt, traverser Pfeffenhausen, et côtoyer également l'Abens, afin de veiller sur les Bavarois amoncelés dans la forêt de Dürnbach. Au centre, et en suivant la chaussée de Landshut à Kelheim par Rottenbourg, le corps de Hohenzollern, après avoir passé les deux Laber, devait se diriger sur Kelheim suivi des deux corps de réserve, tandis qu'à droite le corps de Rosenberg et la brigade Vecsay essayeraient, par la route transversale d'Eckmühl, une reconnaissance sur Ratisbonne.
Ainsi, avec deux corps à gauche, trois au centre, un sixième à droite, et à des distances de vingt lieues, l'archiduc Charles s'avança de l'Isar au Danube, à travers le pays accidenté que nous venons de décrire, et qui est compris entre les points de Landshut, Neustadt, Kelheim, Ratisbonne, Straubing. Il ordonna au lieutenant général Bellegarde, qui avait débouché dans le Haut-Palatinat, de pousser vivement la queue du maréchal Davout sur Ratisbonne, afin de préparer la jonction générale de toutes les forces autrichiennes.
L'archiduc marcha le 17 avec mesure, et moins de lenteur que de coutume, mais encore trop lentement pour les circonstances. Il s'achemina sur Pfeffenhausen d'un côté, sur Rottenbourg de l'autre. Le mauvais temps, les magasins ambulants qu'il attendait, son grand équipage de pont, son matériel d'artillerie, traînés sur des routes défoncées par les pluies, expliquaient cette lenteur, si elles ne la justifiaient. On n'eut affaire pendant le trajet qu'à la cavalerie légère bavaroise, avec laquelle on faisait le coup de sabre, n'ayant plus à la ménager depuis qu'à Landshut on s'était battu contre les Allemands de la Confédération du Rhin.
Le 18, l'archiduc Charles, toujours mal renseigné sur sa gauche, ayant appris seulement que de ce côté il y avait des Bavarois derrière l'Abens, et des Français vers Augsbourg, mais mieux informé sur sa droite, où il savait que le maréchal Davout approchait de Ratisbonne, acquit ainsi la conviction que les Français étaient divisés en deux masses, et se confirma dans la pensée de se jeter d'abord sur le maréchal Davout. Incertain encore s'il irait droit à Kelheim au bord du Danube, pour descendre ensuite le long de ce fleuve vers Ratisbonne, ou s'il irait tout de suite à Ratisbonne en prenant la route transversale d'Eckmühl, il fit un pas de plus, les corps de Hiller et de l'archiduc Louis formant sa gauche le long de l'Abens, Hohenzollern et les deux corps de réserve formant son centre autour de Rohr, Rosenberg formant sa droite vers Lancqwaid, sur la grosse Laber, enfin la brigade Vecsay à l'extrémité de sa ligne poussant des reconnaissances par Eckmühl et Egglofsheim sur Ratisbonne. Le moment des événements les plus décisifs approchait, car de toutes parts l'archiduc était entouré de Français et de Bavarois, dans un pays d'une obscurité presque impénétrable, où l'on pouvait tout à coup se trouver face à face avec l'ennemi. Trois ou quatre cent mille hommes, Autrichiens, Français, Bavarois, Wurtembergeois, Badois, Hessois, allaient se heurter dans cet espace resserré, se heurter cinq jours de suite, avec un acharnement inouï, l'avantage devant rester non pas seulement au plus brave, car on était brave de part et d'autre, mais à celui qui saurait le mieux se diriger au milieu de ce chaos de bois, de marécages, de coteaux et de vallées.
Situation des Français au moment de l'approche des Autrichiens. Tandis que les Autrichiens, ayant ainsi l'avance sur les Français, s'apprêtaient à les surprendre, ceux-ci heureusement avec leur habitude de la guerre, avec leur assurance dans le danger, n'étaient pas gens à se laisser déconcerter, même avant d'être en possession de tous leurs avantages. Le champ de bataille sur lequel ils arrivaient par le côté opposé, leur apparaissait en sens contraire, mais tout aussi confus. À notre droite, et à la gauche des Autrichiens, le maréchal Masséna concentré sur Ulm avec les divisions Boudet, Molitor, Carra Saint-Cyr, Legrand, marchait sur Augsbourg, pour y rejoindre le corps d'Oudinot. Le maréchal Masséna, par ordre du major général Berthier, avait pris le commandement de toutes ces troupes, qui ne s'élevaient guère au delà de 55 à 60 mille hommes, les renforts n'étant point arrivés. À vingt-cinq lieues de là, vers Ratisbonne, par conséquent à notre gauche et à la droite des Autrichiens, le maréchal Davout débouchait avec l'armée du Rhin, composée des divisions Morand, Friant, Gudin, Saint-Hilaire, des cuirassiers Saint-Sulpice, de la cavalerie légère de Montbrun, comptant environ 50 mille soldats, les meilleurs de l'armée. La grosse cavalerie du général Espagne et celle du général Nansouty l'avaient déjà quittée, la première pour joindre le corps d'Oudinot, la seconde pour venir former la réserve de cavalerie. On voit que la distribution en trois corps n'était pas encore effectuée, car la division Saint-Hilaire aurait dû se trouver en ce moment avec le général Oudinot, pour compléter le corps du maréchal Lannes, et le maréchal Masséna n'aurait dû avoir que ses quatre divisions, avec les Hessois et les Badois.
Enfin, entre ces deux masses, mais plus près de Ratisbonne que d'Augsbourg, vers Kelheim et Neustadt, se trouvaient les Bavarois couverts par l'Abens, et réfugiés dans la forêt de Dürnbach, au nombre de 27 mille hommes. Les Wurtembergeois y arrivaient par Ingolstadt au nombre de 12 mille. C'était donc une masse dispersée de 140 à 150 mille hommes, dont 100 mille Français, et environ 40 à 50 mille Allemands. La garde impériale n'était pas encore rendue sur les lieux: les renforts présentaient sur les routes de la Souabe et du Wurtemberg de longues colonnes d'hommes, de chevaux et de matériel.
Embarras du major général Berthier en arrivant sur les lieux. Le major général Berthier était resté long-temps à Strasbourg pour veiller à l'organisation de l'armée, ne croyant pas que le moment fût venu de la faire entrer en action. Le 11 avril, averti à Strasbourg de la marche des Autrichiens vers l'Inn, il était parti pour se rendre sur les bords du Danube, et était arrivé le 13 au matin à Gmünd, le 13 au soir à Donauwerth. En route, au milieu des nouvelles contradictoires qu'il recevait, il avait donné des ordres souvent contraires, s'appliquant toujours à ramener les événements au plan de Napoléon, qui consistait, comme nous l'avons dit, à réunir d'abord l'armée sur Ratisbonne si on en avait le temps, ou sur Donauwerth si les hostilités commençaient plus tôt qu'on ne l'avait supposé. Parvenu le soir à Donauwerth, le major général avait appris que le maréchal Davout occupait Ratisbonne, que le maréchal Masséna et le général Oudinot étaient à Augsbourg, que les Autrichiens avaient marché lentement, que le plan de Napoléon par conséquent était toujours exécutable, et alors plaçant sous les ordres du maréchal Davout tout ce qui était autour de Ratisbonne, sous ceux du maréchal Masséna tout ce qui était autour d'Augsbourg, il avait cru devoir opérer la concentration de l'armée sur Ratisbonne, et il avait ordonné au général Oudinot de s'y acheminer. Mais recevant tout à coup le 14 une dépêche de Paris, dépêche fort ambiguë, dans laquelle Napoléon, prévoyant le mouvement anticipé des Autrichiens, lui recommandait de tout réunir à Augsbourg, en laissant toutefois le maréchal Davout sur Ratisbonne avec une partie de ses forces, il contremanda le mouvement prescrit au général Oudinot, et il demeura en présence de l'ennemi jusqu'au 17, avec l'armée partagée en deux masses, l'une à Ratisbonne, l'autre à Augsbourg, les Bavarois entre deux. Dans l'intervalle il s'occupa de mettre les corps en ordre, mais n'osa pas prendre un parti avant l'arrivée de l'Empereur[11].
Heureuse et soudaine arrivée de Napoléon sur le théâtre de la guerre. Heureusement que Napoléon fut averti en temps utile de ce qui se passait, grâce aux moyens de communication qu'il avait préparés à l'avance. Le 12 au soir, en effet, il avait appris le passage de l'Inn, était monté en voiture dans la nuit, avait séjourné le 15 quelques heures à Strasbourg, le 16 quelques heures à Stuttgard, avait vu et rassuré, chemin faisant, les rois allemands ses alliés, et était arrivé le 17 au matin à Donauwerth, assez à temps pour tout réparer.
Ses promptes déterminations au premier aspect des lieux. Quoiqu'il ne lui fût pas moins difficile qu'à l'archiduc Charles lui-même de pénétrer la vérité, au milieu de beaucoup de rapports contradictoires, et dans un pays aussi couvert que celui où l'on opérait, il avait appris par les Bavarois le passage des Autrichiens à Landshut, et il devina avec sa perspicacité accoutumée que la principale armée autrichienne venait donner contre le Danube, dans l'espérance de passer entre les Français réunis à Augsbourg et les Français réunis à Ratisbonne. Quelques instants lui ayant suffi pour démêler cette vérité, il prit sa détermination avec une incroyable promptitude.