Deux plans s'offraient en ce moment à lui. S'il avait pu tout savoir très-exactement, ce qui n'arrive jamais à la guerre, s'il avait pu deviner par exemple que l'archiduc allait se porter sur Ratisbonne avec plusieurs corps mal liés entre eux, il n'aurait eu qu'à le laisser marcher sur Ratisbonne, où le maréchal Davout avec 50 mille soldats l'aurait arrêté pendant tout le temps nécessaire, et puis avec la masse des forces réunies autour d'Augsbourg, avec Oudinot, Molitor, Boudet, les Bavarois, les Wurtembergeois, c'est-à-dire avec 90 mille combattants, se jeter sur les derrières du généralissime autrichien, le mettre entre deux feux, et prendre son armée jusqu'au dernier homme. Toutefois c'eût été braver bien des chances, car Napoléon aurait laissé à l'archiduc l'avantage de la position concentrique, ce qui était contraire aux vrais principes de la guerre, qu'il avait plus qu'aucun capitaine professés, illustrés par d'immortels exemples. L'archiduc, en effet, placé entre les deux masses de l'armée française, aurait pu les battre l'une après l'autre, et leur faire essuyer à toutes deux ce que Napoléon fit essuyer tant de fois à tant d'ennemis divers. D'ailleurs, pour un tel plan, il aurait fallu en savoir plus que n'en savait Napoléon sur la situation des choses, sur l'état moral et matériel des deux armées autrichienne et française, sur ce qu'on pouvait craindre de l'une, attendre de l'autre, enfin sur la marche de l'ennemi, car plus on veut être hardi, plus il faut connaître à qui et à quoi on a affaire. Aussi après avoir pensé un moment à ce plan[12], préféra-t-il le second, qui était le plus sûr, c'était de profiter du temps qui lui restait pour concentrer l'armée, en amenant le maréchal Davout de Ratisbonne vers Neustadt, et en amenant d'Augsbourg vers le même point le maréchal Masséna. Alors avec 140 à 150 mille hommes dans la main, Napoléon était certain de tout accabler, quelles que fussent les chances, car il n'y en a jamais de très-redoutables pour une armée bien concentrée, qui peut opposer sa masse tout entière de quelque côté qu'on l'aborde. Il préféra donc, dans l'ignorance où il était de toutes choses, l'application des vrais principes aux éventualités plus brillantes qui s'offraient à lui. Mais cette subite concentration devant s'opérer par une double marche des maréchaux Davout et Masséna, en face de l'ennemi, présentait aussi de graves dangers. C'est à les surmonter que Napoléon appliqua tout son génie, en exécutant l'une des plus belles opérations de sa longue et prodigieuse carrière.

Arrivé le 17 à Donauwerth, sans garde, sans maison militaire, sans chevaux, sans état-major, il donna immédiatement ses ordres, prenant pour les transmettre les premiers officiers venus qu'il trouva sous sa main, car le major général Berthier était en ce moment à Augsbourg.

Ordres de Napoléon au maréchal Masséna. Il ordonna d'abord au maréchal Masséna de quitter Augsbourg le lendemain matin 18, pour descendre par la route de Pfaffenhofen sur l'Abens dans le flanc gauche des Autrichiens, se réservant ensuite de diriger la marche de ce maréchal vers le Danube ou vers l'Isar, vers Neustadt ou vers Landshut, suivant la position que l'armée occuperait à son arrivée. (Voir la carte no 46.) Il lui enjoignit de laisser à Augsbourg un bon commandant, deux régiments allemands, tous les hommes malingres ou fatigués, des vivres, des munitions, enfin de quoi tenir quinze jours; de partir en semant le bruit d'une marche en Tyrol, et puis de descendre vers le Danube en toute hâte, car jamais, ajoutait l'Empereur, je n'ai eu plus besoin de votre dévouement. La dépêche se terminait par ces mots: Activité et vitesse. Ordres de Napoléon au maréchal Davout. Au même instant il ordonna au maréchal Davout de quitter immédiatement Ratisbonne en y laissant un régiment pour garder cette ville, de remonter le Danube avec son corps d'armée, de cheminer avec prudence mais avec résolution entre le fleuve et la masse des Autrichiens, et de venir le joindre par Abach et Ober-Saal, aux environs d'Abensberg, par où l'Abens se jette dans le Danube. Le maréchal Davout, après ce qu'il avait déjà détaché de ses troupes pour composer les autres corps, pouvait conserver environ cinquante mille hommes, heureusement très-capables de se battre contre un nombre quelconque d'Autrichiens. En les rapprochant de l'Abens derrière lequel étaient cantonnés les Bavarois, et où l'on venait de diriger les Wurtembergeois, les cuirassiers Nansouty et Espagne, la division Demont composée des quatrièmes bataillons du corps de Davout, le grand parc d'artillerie, Napoléon allait avoir sous sa main environ 90 mille hommes, bien suffisants pour attendre Masséna qui devait arriver avec quarante ou cinquante mille. Cette dernière réunion opérée, il était en mesure de détruire la grande armée autrichienne, quelque position qu'elle eût prise, quelque manœuvre qu'elle eût faite.

Ces dispositions une fois arrêtées et communiquées à ceux qui devaient les exécuter, Napoléon quitta Donauwerth pour Ingolstadt, afin de se rapprocher du point de concentration qu'il venait de choisir. Ses ordres expédiés à l'instant même n'avaient pas grand chemin à faire pour parvenir à Augsbourg, et Masséna put immédiatement s'occuper de ses préparatifs dans la seconde moitié de la même journée, afin de partir le lendemain 18 au matin. Mais la distance était plus que double de Donauwerth à Ratisbonne, et ce n'est que fort avant dans la soirée que le maréchal Davout reçut les ordres qui le concernaient. Situation du maréchal Davout lorsqu'il reçoit les ordres qui le concernent. Ce maréchal était dans le moment aux environs de Ratisbonne avec quatre divisions d'infanterie, une division de cuirassiers, une division de cavalerie légère, le tout, comme nous venons de le dire, formant à peu près cinquante mille hommes. Les généraux Nansouty et Espagne avec la grosse cavalerie et une portion de cavalerie légère, le général Demont avec les quatrièmes bataillons et le grand parc avaient pris la gauche du Danube.

Pour se concentrer autour de Ratisbonne, le maréchal Davout avait eu plus d'une difficulté à vaincre. La division Friant, en effet, dans son trajet de Bayreuth à Amberg, s'était trouvée un instant aux prises avec les cinquante mille hommes du lieutenant général Bellegarde. Elle avait bravement tenu tête à l'orage, en repoussant énergiquement les avant-gardes des Autrichiens; et tandis qu'elle leur résistait, le reste du corps, précédé de la division Saint-Hilaire, s'était écoulé vers Ratisbonne, le long de la Wils et de la Regen. La journée du 17, pendant laquelle Napoléon avait expédié ses ordres, avait été employée tout entière à échanger une vive canonnade avec les Autrichiens sous les murs mêmes de Ratisbonne, pour donner au général Friant le temps de rejoindre. La division Morand, occupant Stadt-am-hof au delà du Danube, au confluent de la Regen, les avait arrêtés par sa superbe contenance, et leur avait rendu force boulets. Les projectiles lancés des hauteurs, enfilant les rues de Ratisbonne, nous avaient tué quelques hommes parmi les troupes qui traversaient la ville pour passer le Danube. Un obus était même venu éclater entre les jambes du cheval du maréchal Davout, tuant ou blessant autour de lui les chevaux de ses aides de camp. Les vieux soldats des divisions Morand, Gudin, Friant, Saint-Hilaire, éprouvaient au plus haut degré les passions de l'armée française, et ils étaient exaspérés. Un tirailleur français avait, sous les yeux mêmes du maréchal, couru sur un tirailleur autrichien, et après avoir bravé son coup de feu lui avait plongé son sabre dans la poitrine.

Il fallait au maréchal Davout toute la journée du 18 pour achever le ralliement de la division Friant, pour porter la totalité de ses troupes sur la droite du Danube, pendant que la division Morand, continuant de rester en bataille sous les murs de Ratisbonne, contiendrait les Autrichiens de Bellegarde et couvrirait le passage du fleuve. Mouvements du maréchal Davout à travers la ville de Ratisbonne. Les divisions Saint-Hilaire et Gudin passèrent dans cette journée de la rive gauche sur la rive droite du Danube. La grosse cavalerie Saint-Sulpice en fit autant, et la cavalerie légère, sous le brave et intelligent Montbrun, exécuta des reconnaissances dans tous les sens, sur Straubing, sur Eckmühl, sur Abach, pour avoir des nouvelles de l'archiduc, car le maréchal Davout se trouvait entre les cinquante mille hommes venus de Bohême, et la principale masse autrichienne venant de Landshut par Eckmühl. Ces reconnaissances avaient pour objet d'explorer toutes les routes de la rive droite, par lesquelles le maréchal Davout se proposait de remonter le Danube. Il aurait pu sans doute le remonter par la rive gauche, sur laquelle les Autrichiens n'avaient pas encore pénétré, et qui était couverte de nos détachements et de nos convois; mais les chemins y étaient impraticables, et ils conduisaient assez loin du point de concentration désigné par Napoléon, entre Ober-Saal et Abensberg. Le maréchal Davout préféra suivre la rive droite, quoique exposée à l'ennemi, parce que les communications y étaient praticables et menaient plus directement au but. Il savait bien que l'archiduc allait le côtoyer pendant cette marche, mais il avait des troupes si fermes qu'il ne craignait pas d'être abordé, encore moins d'être jeté au Danube; et il était certain que si on venait se heurter contre elles, elles rendraient choc pour choc, et n'en rejoindraient pas moins l'Empereur au rendez-vous indiqué.

Il fallait prendre à revers les hauteurs boisées qui séparent du Danube les vallées de la grosse et de la petite Laber, les franchir, descendre en vue des Autrichiens sur la pente opposée, ce qui conduisait sur le plateau de l'Abens à Abensberg, où Napoléon s'efforçait d'amener les parties dispersées de son armée. (Voir la carte no 46.) Savantes dispositions du maréchal Davout pour la marche qu'il devait exécuter entre les Autrichiens et le Danube. Diverses routes s'offraient pour exécuter ce trajet. À droite du maréchal Davout se présentait la grande chaussée de Ratisbonne à Ingolstadt, longeant constamment le bord du Danube, et aboutissant par Abach et Ober-Saal à Abensberg. Elle était large et belle, mais resserrée entre les hauteurs et le Danube. Le maréchal Davout aurait pu la suivre, mais s'il avait été surpris par l'ennemi dans le défilé qu'elle formait, il eût été exposé à un désastre. Il la réserva pour ses bagages et ses gros charrois d'artillerie, en la faisant garder par un bataillon d'infanterie qui d'avance était allé occuper les passages principaux. À gauche se présentait la chaussée transversale de Ratisbonne à Landshut, passant la grosse Laber à Eckmühl. C'était encore une large et belle route, mais elle donnait en plein au milieu de l'ennemi. Il n'eût fallu la prendre que si on avait désiré une grande bataille, ce qu'on ne voulait pas, puisqu'on n'avait que la concentration pour but. Le maréchal Davout y envoya son avant-garde, composée de quatre régiments de chasseurs et hussards, de deux bataillons du 7e léger, commandés par le général Montbrun, pour observer les Autrichiens, et les occuper pendant la marche qu'on allait exécuter. Entre ces deux grandes chaussées, des chemins de village, passant d'un revers à l'autre des hauteurs, furent réservés au gros de l'armée. Les deux divisions Friant et Gudin, formant une première colonne, précédées et suivies par les cuirassiers Saint-Sulpice, durent marcher par Burg-Weinting, Wolkering, Saalhaupt, Ober-Feking. Les deux divisions Saint-Hilaire et Morand, formant une seconde colonne, précédées et suivies par les chasseurs de Jacquinot, durent marcher par Ober-Isling, Gebraching, Peising, Tengen, Unter-Feking. Ces deux colonnes cheminant ainsi à côté l'une de l'autre, devaient parvenir sur le revers des hauteurs qui séparent la grosse Laber du Danube, rejoindre à la sortie du défilé d'Abach, vers Ober-Saal, la colonne des bagages, et déboucher vis-à-vis d'Abensberg, près des Bavarois, avec chance même de n'être pas aperçues des Autrichiens, tant le pays était boisé, montueux et obscur. L'avant-garde, engagée sur la grande route d'Eckmühl à Landshut, exposée par conséquent à donner de front sur la masse des Autrichiens, qui venaient de Landshut, devait s'avancer avec prudence et, après avoir servi de rideau aux deux colonnes d'infanterie, se rabattre à droite, pour regagner le point de rendez-vous assigné à tout le corps d'armée.

Ces dispositions arrêtées avec autant de fermeté que de prudence, le maréchal Davout ordonna la marche pour le 19 avril au matin. Dans la journée du 18 on acheva de traverser Ratisbonne, et le soir la division Friant elle-même, ayant franchi les ponts de cette ville, passa la nuit avec le reste de l'armée sur la rive droite. Le maréchal Davout avait réservé au 65e de ligne le rôle périlleux de garder Ratisbonne contre les armées nombreuses qui allaient l'attaquer par la rive gauche et par la rive droite. Il lui avait prescrit de fermer les portes, de barricader les rues, et de se défendre à outrance jusqu'à ce qu'on le dégageât, ce qui ne pouvait manquer d'arriver bientôt.

Le maréchal Davout part de Ratisbonne le 19 avril au matin. Le 19 au point du jour, les quatre colonnes de l'armée commencèrent la marche difficile qui leur était ordonnée, les bagages à droite le long du Danube, deux colonnes d'infanterie au centre par des chemins de village, l'avant-garde à gauche sur la grande route de Ratisbonne à Landshut par Eckmühl. Les Français, partis ainsi de grand matin, et traversant des coteaux boisés, n'aperçurent d'abord aucun ennemi. Cependant la rencontre ne pouvait tarder, car il était impossible que, manœuvrant à trois ou quatre lieues les uns des autres, des centaines de mille hommes ne finissent point par se joindre et par se battre. Dans ce moment, en effet, l'archiduc Charles, ayant passé la journée au camp de Rohr, sur le plateau qui sépare l'Abens de la grosse Laber, au revers même des hauteurs que les Français étaient occupés à franchir, avait enfin arrêté ses résolutions. Mouvement de l'archiduc Charles vers Ratisbonne, tandis que le maréchal Davout marche vers Abensberg. Apprenant à chaque pas, d'une manière toujours plus positive, que le maréchal Davout était à Ratisbonne, il avait pris le parti d'y marcher le 19 en faisant les dispositions suivantes: le général Hiller, formant l'extrême gauche avec son corps et la division Jellachich, avait ordre de venir de Mainbourg sur Siegenbourg (voir la carte no 46), rejoindre l'archiduc Louis, qui avait été laissé devant Abensberg avec son corps et le deuxième corps de réserve pour garder l'Abens. L'archiduc Charles, suivi du corps de Hohenzollern, moins quelques bataillons placés en observation à Kirchdorf sous le général Thierry, du corps de Rosenberg, du premier corps de réserve et de la brigade Vecsay, ce qui présentait une masse de 70 mille hommes, devait se diriger sur Ratisbonne, après en avoir laissé à sa gauche sous le général Hiller et l'archiduc Louis plus de 60 mille. Ainsi, tandis que Napoléon faisait les plus grands efforts pour concentrer son armée, le généralissime autrichien dispersait la sienne de Munich à Ratisbonne, sur plus de trente lieues.

Il se mit en mouvement le 19 au matin, en même temps que le maréchal Davout, et dans un ordre de marche à peu près semblable. Deux colonnes d'infanterie, l'une composée du corps de Hohenzollern, l'autre du corps de Rosenberg et des grenadiers de la réserve, devaient quitter le camp de Rohr, et s'avancer à travers les hauteurs que franchissaient les Français, la première par Gross-Muss, Hausen, Tengen, la seconde par Lancqwaid, Schneidart, Saalhaupt. La brigade Vecsay, une brigade empruntée à l'archiduc Louis, la cavalerie légère, la grosse cavalerie détachée de la réserve, devaient, par la route de Landshut à Ratisbonne, c'est-à-dire par Eckmühl, marcher sur Ratisbonne, et probablement avoir affaire à l'avant-garde du général Montbrun.