Nous étions partis dès la pointe du jour. De nos quatre colonnes, celle des bagages suivant le bord du Danube, abritée par les hauteurs et la masse de nos divisions d'infanterie, ne pouvait rencontrer aucun ennemi. Les deux colonnes d'infanterie, l'une à gauche composée de Gudin et de Friant, l'autre à droite composée de Morand et de Saint-Hilaire, toutes deux précédées et suivies de la cavalerie, cheminèrent assez long-temps sans rien découvrir. À neuf heures du matin, la tête des deux colonnes franchit les hauteurs, descendit sur leur revers, et entrevit à peine quelques tirailleurs autrichiens. La division Gudin, qui formait la tête de notre colonne de gauche, et qui avait répandu au loin les tirailleurs du 7e léger, fut seule aux prises avec les tirailleurs autrichiens du prince de Rosenberg. On se disputa le village de Schneidart assez vivement. Les deux divisions Morand et Gudin exécutent leur trajet sans rencontrer l'ennemi. Mais nos troupes, ayant ordre de marcher, ne s'arrêtèrent point, et, tandis que les tirailleurs du 7e léger s'obstinaient à faire le coup de feu, Morand et Gudin, qui formaient avec une portion de cavalerie la tête des deux colonnes, défilèrent, par ordre du maréchal Davout, accouru au galop pour accélérer la marche de ses troupes. Ces divisions se hâtèrent de gagner Ober-Feking et Unter-Feking, ce qui devait les réunir à la colonne des bagages sortie du défilé d'Abach, très-près du rendez-vous général assigné à l'armée. Les tirailleurs du 7e suivirent Gudin après s'être vaillamment battus, et cédèrent Schneidart aux Autrichiens, qui crurent l'avoir conquis[13]. Mais les Autrichiens continuant à s'avancer, les divisions Saint-Hilaire et Friant, qui formaient la queue de nos deux colonnes d'infanterie, ne pouvaient manquer de les rencontrer. Tandis que le corps de Rosenberg, après avoir eu affaire au 7e léger, traversait Schneidart et se portait sur Dinzling, le corps de Hohenzollern s'approchait de Hausen, que les dernières compagnies du 7e léger venaient d'évacuer, y entrait, et allait occuper une masse de bois qui se dessinait en fer à cheval vis-à-vis de Tengen. (Voir la carte no 47.)
Combat de Tengen entre le corps de Hohenzollern et les divisions Saint-Hilaire et Friant. Dans ce moment, le général Saint-Hilaire traversant Tengen avec sa division, aperçut vis-à-vis de lui, à la lisière des bois, les masses autrichiennes de Hohenzollern, précédées d'une nuée de tirailleurs. Le 10e léger ayant replié les tirailleurs ennemis, le maréchal Davout, qui se trouvait dans l'instant près du général Saint-Hilaire, dirigea le 3e de ligne à droite, le 57e à gauche, pour enlever ces hauteurs boisées qui décrivaient devant lui un demi-cercle, au centre duquel se voyait la ferme de Roith. Le 3e s'avança rapidement, en chargeant ses armes sous le feu. Mais ayant attaqué avec trop de précipitation, et avant d'avoir eu le temps de se former, il ne réussit point, et fut obligé sous une pluie de mitraille et de balles d'opérer un mouvement rétrograde. Sur ces entrefaites, le 57e ayant formé ses colonnes d'attaque, vint se mettre à la gauche du 3e, et repoussa l'ennemi des mamelons qu'il occupait en avant des bois. Le 3e, bientôt ramené en ligne, appuya ce mouvement, et ces deux régiments parvinrent ainsi à refouler les Autrichiens dans les bois, et à s'établir solidement sur le terrain disputé. Pendant ce temps, les trois autres régiments de la division, les 10e, 72e et 105e étaient rangés à droite, à gauche, en arrière de Tengen, prêts à soutenir les deux premiers. Malheureusement l'artillerie, à cause des mauvais chemins, était en retard, et on n'avait que 6 pièces à opposer à la masse de l'artillerie ennemie. Le maréchal Davout[14], voyant le combat bien établi sur ce point, courut aux divisions Gudin et Morand, qui avaient déjà défilé, pour s'assurer qu'elles étaient parvenues sans accident à Unter et Ober-Feking, pour les placer à son extrême droite, et empêcher ainsi que l'ennemi, dont il ignorait la position, ne vînt par cette extrême droite percer jusqu'au Danube.
À l'extrémité opposée, c'est-à-dire à gauche, le général Friant, ralenti dans sa marche par les mauvais chemins, avait à son tour débouché sur Saalhaupt entre midi et une heure, et entendant un feu violent vers Tengen, s'était hâté de venir prendre position à la gauche de la division Saint-Hilaire, dans l'intention de la soutenir. Il fit avancer le 15e léger et le 48e de ligne sous les ordres du général Gilly, pour pénétrer dans les bois, et dégager le flanc de la division Saint-Hilaire. Il plaça dans la plaine, entre Saalhaupt et Tengen, la deuxième brigade des cuirassiers Saint-Sulpice, avec les 33e, 108e et 111e, pour garantir l'extrémité de sa ligne. Le général Piré, qui commandait un régiment de cavalerie légère, fut chargé de lier la division avec l'avant-garde du général Montbrun vers Dinzling.
À peine à portée du feu, le général Gilly voulut faire évacuer les bois à la gauche de la division Saint-Hilaire. Le chef de bataillon Sarraire y pénétra avec quatre compagnies du 15e, et en délogea les Autrichiens. Le 15e et le 48e prirent ainsi position sur le flanc de la division Saint-Hilaire, et on fit sortir des régiments toutes les compagnies de voltigeurs, qui se mirent à échanger avec les tirailleurs autrichiens un feu épouvantable.
Tandis que ces mouvements s'opéraient sur les ailes de la division Saint-Hilaire, le combat sur le front de la division elle-même avait plusieurs fois changé de face. Le 33e à droite, le 57e à gauche du fer à cheval, au fond duquel on voyait la ferme de Roith, avaient perdu beaucoup de monde, et épuisé leurs munitions, qu'il n'était pas facile de renouveler, les transports de l'artillerie n'étant pas encore arrivés. Le général Saint-Hilaire fit remplacer en ligne le 33e par le 72e, le 57e par le 105e, et le feu recommença dès lors avec une extrême violence. Le prince de Hohenzollern porta en avant les régiments de Manfredini et de Wurzbourg, conduits par le prince Louis de Liechtenstein. Ces régiments firent, pour déboucher par les extrémités du fer à cheval dont les Français occupaient le milieu, des efforts inouïs. Tous les chefs furent blessés dans ces tentatives. Le maréchal Davout, revenu à la division Saint-Hilaire, s'était placé au centre avec un bataillon du 33e, et se jetait sur tout ce qui essayait de déboucher par les extrémités, ramassant des prisonniers à chaque nouvelle pointe des Autrichiens.
Les généraux ennemis voulurent alors faire un effort sur la gauche de Saint-Hilaire, vers le point de jonction avec la division Friant. Le prince Louis de Liechtenstein se mettant à la tête du régiment de Wurzbourg, et saisissant un drapeau, déboucha en colonne, marchant droit aux Français. Le général Gilly avec les grenadiers du 15e et un bataillon du 111e se porta à la rencontre du prince Louis, l'attaqua à la baïonnette, et le repoussa. Le prince Louis de Liechtenstein revint à la charge, reçut plusieurs coups de feu, et fut mis hors de combat. Les Autrichiens furent ramenés. Sur le front de la division Saint-Hilaire le prince de Hohenzollern essaya un nouvel effort; mais notre artillerie, arrivée en ce moment, accabla les Autrichiens de mitraille et parvint à les contenir. Le 10e léger, chargeant alors à la baïonnette, pénétra dans les bois qui se dessinaient en cercle devant nous, poussa les Autrichiens sur Hausen, et les obligea à s'y replier. Notre ligne tout entière appuya ce mouvement, et les Autrichiens allaient être jetés sur Hausen quand le prince Maurice de Liechtenstein, à la tête du régiment de Kaunitz, arrêta la poursuite furieuse des Français. Ce prince fut blessé en sauvant son corps d'armée.
La journée tendait vers sa fin, et au milieu de la confusion de cette rencontre, les Français pas plus que les Autrichiens ne voulaient s'engager tout à fait. Le maréchal Davout, à qui il suffisait d'avoir accompli sa mission en gagnant sain et sauf les environs d'Abensberg, et qui avait déjà sa droite, formée par les divisions Gudin et Morand, arrivée au rendez-vous, et sa gauche, formée par Saint-Hilaire et Friant, maîtresse du champ de bataille de Tengen, se contenta d'y coucher en vainqueur, attendant pour les mouvements ultérieurs les ordres de Napoléon. Partout sa marche s'était opérée avec succès; car le brave Montbrun, rencontrant le corps de Rosenberg, lui avait résisté vaillamment, et se repliait à la fin du jour sur le corps d'armée sans avoir essuyé d'échec.
De son côté l'archiduc Charles, spectateur de ce combat, était resté immobile sur les hauteurs de Grub avec douze bataillons de grenadiers, lesquels appartenaient au premier corps de réserve. Voyant un combat à sa gauche avec Hohenzollern, à sa droite avec Rosenberg, il avait craint d'avoir devant lui la principale masse des Français, et voulant rallier toutes ses troupes avant d'engager une bataille générale, il avait laissé battre sans le secourir le corps de Hohenzollern. Son intention était de recommencer la lutte le lendemain, après avoir amené à lui l'archiduc Louis posté devant l'Abens, et fait prendre au général Hiller la position que laisserait vacante l'archiduc Louis.
Pertes réciproques au combat de Tengen. Cette journée avait été fort sanglante, car on s'était battu non-seulement à Dinzling entre Montbrun et Rosenberg, à Tengen entre Saint-Hilaire, Friant et Hohenzollern, mais entre les postes intermédiaires laissés par les Autrichiens et les Français pour lier les deux extrémités de leur ligne. Nous avions perdu 200 hommes à l'avant-garde du général Montbrun, 300 à la division Friant, 1,700 à la division Saint-Hilaire, quelques hommes seulement à la division Morand, une ou deux centaines de cavaliers du côté des Bavarois, en tout 2,500 hommes. Les Autrichiens en avaient perdu 500 à Dinzling, environ 4,500 à Tengen, quelques centaines à Buch et Arnhofen, en tout près de 6 mille[15]. Un nombre considérable de leurs soldats s'étaient dispersés. Résultats du combat de Tengen par rapport à la position des deux armées. Le résultat général, pour la position des deux armées, était bien autrement important, car le maréchal Davout, qu'on aurait pu arrêter dans sa marche de Ratisbonne vers Abensberg, et peut-être jeter dans le Danube, s'était heureusement glissé entre le fleuve et la masse des Autrichiens, avait rejoint par sa droite les environs d'Abensberg, et heurté victorieusement par sa gauche le centre des Autrichiens. L'archiduc Charles, s'il avait marché en masse plus serrée, s'il avait moins hésité, par crainte des lieux et de Napoléon, aurait pu, en portant sa réserve de grenadiers sur Friant et Saint-Hilaire, les accabler, ou du moins, leur fermeté rendant un tel succès difficile, leur causer un grave échec. Mais il vit uniquement dans toute cette mêlée des raisons d'attendre que les choses se fussent éclaircies, et que sa gauche se fût rapprochée de lui.
Arrivée de Napoléon sur le plateau d'Abensberg, où viennent de déboucher les troupes du maréchal Davout. Napoléon usa autrement des avantages obtenus par le maréchal Davout. Descendu d'Ingolstadt à Vohbourg pendant la nuit du 19 au 20 (voir la carte no 46), il apprit les événements de la journée, et, montant aussitôt à cheval, il courut à Abensberg pour faire en personne la reconnaissance des lieux. Du haut même de ce plateau où il avait appelé les troupes du maréchal Davout, il reconnut que les Autrichiens n'avaient qu'une chaîne de postes peu nombreux, mal disposés, pour unir les masses qui avaient combattu à Tengen avec celles qui étaient répandues le long de l'Abens. Il ne savait pas précisément où se trouvait l'archiduc Charles avec son corps d'armée principal, s'il était devant Tengen contre les divisions Saint-Hilaire et Priant, ou le long de l'Abens devant les Bavarois: mais il voyait clairement que le généralissime avait singulièrement étendu sa ligne, et, profitant des avantages de la concentration qui commençaient à être de son côté depuis l'heureux mouvement du maréchal Davout, il songea à faire essuyer aux Autrichiens les conséquences de la dispersion auxquelles ils s'étaient imprudemment exposés. Dispositions ordonnées par Napoléon à Abensberg pour la journée du 20. Il arrêta donc sur-le-champ les dispositions suivantes. Il prit momentanément au maréchal Davout une partie de son corps, et lui laissant les divisions victorieuses de Saint-Hilaire et Friant, avec les troupes légères de Montbrun (en tout 24 mille hommes), il s'empara des divisions Morand et Gudin bivouaquées entre Unter et Ober-Feking, des cuirassiers Saint-Sulpice, des chasseurs de Jacquinot, pour les placer temporairement sous les ordres du maréchal Lannes, qui venait d'arriver. Il recommanda au maréchal Davout de tenir ferme à Tengen, d'y résister à toute nouvelle attaque, quelle qu'elle fût, car l'armée allait pivoter sur ce point pour enfoncer le centre ennemi et le pousser sur Landshut. Il ordonna au maréchal Lannes de marcher droit devant lui avec les vingt-cinq ou vingt-six mille hommes mis à sa disposition, et d'enlever Rohr, qui semblait former le centre de la position des Autrichiens. Ayant lui-même sous la main les Wurtembergeois qui débouchaient en ce moment sur le champ de bataille, il les plaça vers Arnhofen, entre Lannes et les Bavarois. Il prescrivit à ces derniers de passer l'Abens à Abensberg, et de venir enlever Arnhofen. La division de Wrède notamment, établie derrière l'Abens de Bibourg à Siegenbourg, devait attendre que la ligne ennemie fût ébranlée pour passer l'Abens de vive force, et déboucher à notre droite sur le flanc gauche des Autrichiens. Chacune de ces attaques était dirigée sur l'un des postes détachés des Autrichiens, qui formaient une longue chaîne de l'Abens à la Laber. Napoléon, tous ces postes forcés, voulait pousser jusqu'à Landshut, s'y emparer de la ligne d'opération de l'archiduc, soit en se jetant sur son arrière-garde, soit en se jetant sur ce prince lui-même s'il se repliait en personne vers Landshut. Aussi, pour rendre l'opération plus sûre, il se hâta de modifier la marche de Masséna. Il l'avait fait descendre sur Pfaffenhofen, perpendiculairement dans le flanc gauche des Autrichiens, se réservant de ployer sa marche ou sur l'Isar, ou sur le Danube, suivant les circonstances. Pensant qu'il avait auprès de lui assez de forces, puisqu'il avait le maréchal Davout qui gardait Tengen avec 24 mille hommes, le maréchal Lannes qui allait enlever Rohr avec 25 mille, le maréchal Lefebvre qui se préparait à attaquer Arnhofen et Offensteten avec 40 mille Wurtembergeois et Bavarois, et enfin la division Demont et les cuirassiers Nansouty qui arrivaient sur les derrières, il dirigea Masséna sur Landshut par Freising et Moosbourg, lui ordonnant d'y être le lendemain 21 de bonne heure, afin d'interdire aux Autrichiens le retour sur Landshut. Il pouvait se faire, si Masséna arrivait à temps, qu'on enlevât tout ce qui était entre le Danube et l'Isar.