Pendant que Napoléon se disposait à employer ainsi la journée du 20, l'archiduc Charles, arrêté dans son mouvement sur Ratisbonne par la rencontre des deux divisions Saint-Hilaire et Friant, aussi peu renseigné que son adversaire sur la marche de l'ennemi, mais ne devinant pas aussi bien que lui ce qu'il avait à craindre, s'était imaginé que la violente résistance qu'il venait d'essuyer décelait la présence à Tengen de l'empereur Napoléon avec toutes ses forces, et avait résolu d'attirer à lui le corps de l'archiduc Louis, resté devant l'Abens, en chargeant le général Hiller, qui avait dû marcher toute la journée du 19, d'occuper la position abandonnée de l'archiduc Louis. Il prit donc la résolution d'attendre le 20, entre Grub et Dinzling, la jonction de sa gauche, pour renouveler le combat avec la dernière vigueur. Toutefois, il laissa à l'archiduc Louis la liberté d'interpréter cet ordre, et de combattre où il se trouverait, s'il était attaqué du côté de l'Abens.

Ce fut en effet cette prévision qui se réalisa. Dès le 20 au matin l'archiduc Louis aperçut des masses qui débouchaient, les unes de l'Abens par Abensberg et Arnhofen: c'étaient les Wurtembergeois, les Bavarois, Demont et Nansouty; les autres de la route de Ratisbonne par Reising et Buchhofen: c'étaient Morand, Gudin, Jacquinot, Saint-Sulpice. Il vit qu'il allait être fort sérieusement attaqué, et au lieu de manœuvrer pour rejoindre son frère le généralissime, il songea à se défendre là où il était, pendant que le corps de Hiller, amené de Mainbourg sur l'Abens, viendrait à son secours.

Napoléon harangue lui-même les Bavarois et les Wurtembergeois sur le champ de bataille. En ce moment, Napoléon, placé sur le plateau en avant d'Abensberg, vit défiler devant lui les Wurtembergeois, les Bavarois, qui allaient se mettre en ligne, et que l'orgueil de combattre sous ce grand homme remplissait de sentiments tout français. Il les harangua les uns après les autres (des officiers wurtembergeois et bavarois traduisant ses paroles), et leur dit qu'il ne les faisait pas combattre pour lui, mais pour eux, contre l'ambition de la maison d'Autriche désolée de ne les plus avoir sous son joug; que cette fois il leur rendrait bientôt et pour toujours la paix, avec un tel accroissement de puissance, qu'à l'avenir ils pourraient se défendre eux-mêmes contre les prétentions de leurs anciens dominateurs. Sa présence et ses paroles électrisèrent ces Allemands alliés, qui étaient flattés de le voir au milieu d'eux, entièrement livré à leur loyauté, car en cet instant il n'avait pour escorte que des détachements de cavalerie bavaroise.

Bataille d'Abensberg. Entre huit et neuf heures, toute la ligne s'ébranla de la gauche à la droite, d'Ober-Feking et Buchhofen, à Arnhofen et Pruck. (Voir la carte no 46.) Lannes met en déroute les généraux Thierry et Schusteck. Lannes à la gauche s'avança résolûment avec les 20 mille fantassins de Morand et Gudin, avec les 1,500 chasseurs de Jacquinot, avec les 3,500 cuirassiers de Saint-Sulpice, sur Bachel, route de Rohr, à travers un pays semé de bois et coupé de nombreux défilés. Il rencontra le général autrichien Thierry suivi de son infanterie seule, parce que sa cavalerie marchant plus vite était déjà près de Rohr. Il le fit charger par les chasseurs de Jacquinot, qui se précipitèrent sur lui bride abattue. L'infanterie autrichienne chercha au plus vite un abri dans les bois. Mais abordée avant de les atteindre, et sabrée avant d'avoir pu se former en carré, elle laissa dans nos mains beaucoup d'hommes tués ou prisonniers. Elle se retira en désordre sur Rohr, se réfugiant d'un bouquet de bois à l'autre. C'était pitié qu'une telle déroute, la masse des assaillants étant si disproportionnée avec celle des assaillis.

À Rohr, les généraux Thierry et Schusteck s'étant réunis cherchèrent à s'entr'aider. Les deux divisions d'infanterie de Lannes marchaient vivement sur eux, ayant les chasseurs et les cuirassiers en tête. Les hussards de Kienmayer chargèrent avec vigueur les chasseurs de Jacquinot; mais un régiment de cuirassiers français lancé sur ces hussards les renversa pêle-mêle, et les obligea à se replier sur le village de Rohr. En ce moment l'infanterie de Morand aborda ce village. Le 30e, soutenu par les cuirassiers, l'attaqua de front, pendant que les 13e et 17e manœuvraient pour le déborder. À cette vue, les généraux Schusteck et Thierry se mirent de nouveau en retraite, et après une fusillade sans effet se replièrent de Rohr sur Rottenbourg, par l'une des deux chaussées qui mènent du Danube à l'Isar, celle de Kelheim à Landshut. Au delà de Rohr, le pays étant plus découvert et la retraite devenant plus difficile, la cavalerie autrichienne fit de nobles efforts pour couvrir son infanterie. Les hussards de Kienmayer venaient d'être rejoints par quatre escadrons des dragons de Levenehr détachés du deuxième corps de réserve. Les uns et les autres chargeaient à chaque rencontre avec la plus brillante bravoure. Mais s'ils avaient quelque avantage sur nos hussards, nos cuirassiers, fondant sur eux, les sabraient impitoyablement. Tout ce qu'on trouvait d'infanterie en route était pris. On arriva ainsi vers la chute du jour à Rottenbourg, le désordre allant toujours croissant du côté des Autrichiens. Le général Thierry, descendu de cheval pour rallier ses troupes, fut surpris par de nouvelles charges et enlevé avec trois bataillons entiers. Les hussards de Kienmayer et les dragons de Levenehr payèrent leur dévouement par une destruction presque complète. Les généraux Schusteck et Thierry, après avoir perdu en morts, blessés ou prisonniers, environ quatre à cinq mille hommes, auraient péri en totalité, si heureusement pour eux le général Hiller, rapproché de l'archiduc Louis par les ordres qu'il avait reçus, n'avait fait un mouvement qui l'amena fort à propos à leur secours. Au lieu de descendre l'Abens jusqu'à Siegenbourg et Bibourg, où combattait l'archiduc Louis (voir la carte no 46), le général Hiller, apercevant de loin la déroute des généraux Thierry et Schusteck, s'était détourné à droite, avait coupé perpendiculairement la chaussée de Neustadt à Landshut par Pfeffenhausen, et, continuant à marcher dans le même sens sur celle de Kelheim à Landshut, il avait pris position à Rottenbourg.

Lannes pouvait, avec les forces dont il disposait, attaquer le corps de Hiller et en avoir raison. Mais il avait exécuté une longue marche sans être rejoint encore par la droite, composée des Wurtembergeois et des Bavarois, et il s'arrêta, la journée étant fort avancée, dans l'attente de nouveaux ordres. Il avait à peine perdu deux cents hommes pour quatre ou cinq mille tués ou pris à l'ennemi. Il avait de plus ramassé du canon, du bagage, et presque tous les blessés du combat de Tengen répandus dans les villages qu'il venait de parcourir.

Combat des Bavarois et des Wurtembergeois contre l'archiduc Louis. Pendant que Lannes poussait ainsi en désordre sur l'une des deux chaussées du Danube à l'Isar les généraux autrichiens Thierry et Schusteck, les Wurtembergeois et les Bavarois abordaient avec une extrême vigueur la position de Kirchdorf, défendue énergiquement par les troupes des généraux Reuss et Bianchi sous l'archiduc Louis. (Voir la carte no 46.) Le combat ici devait être plus disputé, car les troupes autrichiennes étaient plus nombreuses, dans une position très-forte, et quoique bien attaquées ne l'étaient pas cependant comme elles auraient pu l'être par les divisions Morand et Gudin.

Les Wurtembergeois avaient marché sur Offenstetten, se liant par leur gauche avec le maréchal Lannes, par leur droite avec les Bavarois. Ceux-ci avaient marché par Pruck sur Kirchdorf. Le général autrichien Bianchi s'était replié de Bibourg sur Kirchdorf, afin de se joindre aux troupes du prince de Reuss, pendant que l'archiduc Louis faisait canonner Siegenbourg pour empêcher la division bavaroise de Wrède de déboucher au delà de l'Abens. Le combat devint fort vif autour de Kirchdorf, où les Autrichiens se défendirent avec une grande énergie. Plusieurs fois les Bavarois furent repoussés, tantôt par la fusillade, tantôt à la baïonnette quand ils s'approchaient de trop près. Mais dans l'après-midi les Wurtembergeois ayant enlevé un village qui couvrait la droite des Autrichiens, le général de Wrède ayant en même temps passé l'Abens sur leur gauche, l'archiduc Louis fut contraint de se retirer par la chaussée de Neustadt à Landshut, passant à Pfeffenhausen. Retraite de l'archiduc Louis sur Pfeffenhausen. Les divisions bavaroises le poursuivirent vivement, et ne s'arrêtèrent que fort tard, aux environs de Pfeffenhausen, devant les grenadiers d'Aspre, qui formaient le reste du deuxième corps de réserve, et qui rendirent aux généraux Reuss et Bianchi le service que le général Hiller venait de rendre aux généraux Thierry et Schusteck. De ce côté les Autrichiens avaient perdu environ 3 mille hommes en morts ou prisonniers, les Bavarois et les Wurtembergeois environ un millier.

Résultats de la bataille d'Abensberg. Cette journée du 20, que Napoléon a qualifiée de bataille d'Abensberg, quoiqu'elle eût été beaucoup moins disputée que celle du 19, avait coûté aux Autrichiens, en comptant les pertes essuyées dans les deux directions, environ 7 ou 8 mille hommes, ce qui faisait déjà 13 ou 14 mille pour les deux journées. Mais elle avait comme manœuvre une immense importance et décidait du sort de cette première partie de la campagne, car elle séparait l'archiduc Charles de sa gauche, en rejetant celle-ci sur l'Isar, tandis que lui-même allait être acculé sur le Danube vers Ratisbonne. Envisagée sous ce rapport, elle méritait tous les titres qu'on pouvait lui décerner. Napoléon, arrivé le soir à Rottenbourg, était dans l'ivresse de la joie. Il voyait son adversaire rejeté sur l'Isar dès le début des opérations, et les Autrichiens démoralisés comme les Prussiens après Iéna. Résolution prise par Napoléon de se porter à Landshut, pour enlever à l'archiduc Charles sa ligne d'opération. Il ne savait pas clairement encore tout ce que la fortune lui réservait, car il n'avait pu discerner dans les réponses des prisonniers interrogés où étaient les divers archiducs: mais supposant que l'archiduc Charles pouvait être devant lui sur la route de Landshut, il résolut de marcher sur Landshut même, pour le surprendre au passage de l'Isar, et l'y accabler, si Masséna dirigé sur ce point arrivait à temps. Il se décida donc à s'y porter le lendemain 21, et à y pousser les Autrichiens à outrance. De ce qu'il avait vu dans la journée, il devait être induit à conclure que tout s'enfuyait vers l'Isar, et que le maréchal Davout, devenu son pivot de gauche, n'aurait qu'à marcher devant lui pour ramasser des débris. Dans cette croyance il lui enjoignit de refouler les quelques troupes qu'il supposait placées devant Tengen, de manière à suivre le mouvement de toute la ligne française sur l'Isar, sauf à se rabattre ultérieurement sur Ratisbonne pour écraser Bellegarde, lorsqu'on en aurait fini avec l'archiduc Charles. Il ne soupçonnait pas que ces quelques troupes qui paraissaient être devant Tengen, étaient l'archiduc Charles lui-même avec la principale masse des forces autrichiennes.

Dispositions de l'archiduc Charles après la journée d'Abensberg. Celui-ci, en effet, avait attendu toute la journée du 20 le renouvellement du combat de Tengen et la jonction de l'archiduc Louis. Mais le combat ne s'étant pas renouvelé, l'archiduc Louis ne l'ayant pas rejoint, beaucoup de Français au contraire se montrant sur les deux chaussées qui conduisent du Danube à l'Isar, il commença à éprouver des craintes pour sa gauche, et il prit une position d'attente, afin d'essayer de la rallier si elle n'avait pas essuyé un désastre. Il imagina donc de s'établir sur les hauteurs boisées qui séparent la grosse et la petite Laber de la vallée du Danube, en travers de la route qui de Landshut mène à Ratisbonne par Eckmühl. (Voir les cartes nos 46 et 47.) Toute la réserve de cuirassiers eut ordre de se placer sur le revers de ces hauteurs, à l'entrée de la plaine de Ratisbonne, les grenadiers au sommet, les corps de Hohenzollern et de Rosenberg sur le penchant du côté de la Laber, à droite et à gauche d'Eckmühl. Dans cette position, l'archiduc allait être adossé à Ratisbonne, faisant front vers Landshut, prêt à changer de ligne d'opération si sa gauche était définitivement séparée de lui, et à se renforcer du corps de Bellegarde s'il était privé du corps de Hiller. De son côté, le lieutenant général Hiller, qui commandait, outre son corps, celui de l'archiduc Louis par raison d'ancienneté, se voyant poussé à outrance sur les chaussées de Neustadt et de Kelheim qui aboutissent à Landshut, ne crut pas pouvoir atteindre trop tôt ce dernier point, car il désespérait avec raison de rejoindre l'archiduc Charles, et il craignait que Landshut même, où l'on venait de réunir tout le matériel de l'armée avec une immense quantité de blessés, ne fût enlevé. En conséquence, il ordonna aux colonnes qui suivaient ces deux chaussées de s'y transporter pendant la nuit, de façon à y arriver de grand matin.