Napoléon appréciait ainsi le résultat de la bataille de Wagram, et tout en regardant la fin des hostilités comme prochaine, il voulait que cette fin fût telle que la paix dépendît absolument de lui. Si au lieu d'envoyer en Espagne, pour y périr inutilement contre les obstacles naturels, la vieille armée de Boulogne, il l'eût gardée entre le Rhin et le Danube, pour en accabler l'Autriche, il aurait pu effacer cette puissance de la carte de l'Europe, pendant la durée de son règne, bien entendu. Mais obligé de lutter avec des forces réunies à la hâte contre les immenses armements de l'Autriche, il avait fait miracle de la soumettre en trois mois; et s'il parvenait à lui imposer la paix, et à la punir de cette quatrième guerre par de nouveaux sacrifices de territoire, de population et d'argent, c'était assez pour sa gloire personnelle et pour le maintien de sa grandeur. Aussi avait-il déjà renoncé à l'idée de détrôner la maison de Habsbourg, idée qu'il avait conçue dans le premier mouvement de sa colère, et après les prodigieux triomphes de Ratisbonne. Punir cette maison en l'abaissant encore, et faire tomber du même coup les résistances qui avaient menacé d'éclater en Europe, était désormais le prix unique, mais assez grand, assez éclatant, de cette dernière campagne, laquelle ne devait pas paraître moins extraordinaire que toutes les autres, surtout en comparant les moyens aux résultats obtenus.
Napoléon ne songea donc à poursuivre les Autrichiens que pour les amener à se soumettre définitivement. Mais il ne lui était plus possible d'agir comme il le faisait autrefois, c'est-à-dire, après avoir combattu une journée entière, de se remettre à marcher immédiatement, de manière à tirer toutes les conséquences de la victoire. Son armée était trop nombreuse, il avait trop de points à surveiller, il avait trop de cadres nouveaux, et dans les cadres vieux trop de jeunes soldats, pour pouvoir repartir le soir même, ou le lendemain matin, sans s'inquiéter de ce qu'il laissait derrière lui. Il y avait en effet des régiments dans lesquels une foule de soldats étaient, ou livrés à la maraude, ou occupés à transporter des blessés. Tel régiment de 2,500 hommes avait 500 hommes hors de combat, 1,000 détachés, et se trouvait ainsi réduit à mille présents sous les armes. La chaleur était excessive, les vins abondaient dans les villages, le soldat jouissait de la victoire avec un certain désordre, et il fallait l'immense ascendant de Napoléon pour maintenir la soumission, la présence au drapeau, l'attachement au devoir. Déjà tout était devenu plus difficile à cette époque, et Napoléon le savait sans le dire.
Translation du quartier général à Wolkersdorf. Le lendemain, 7 juillet, il se rendit de sa personne à la résidence de Wolkersdorf, de laquelle l'empereur François avait assisté à la bataille de Wagram, et il y établit son quartier général. Il accorda cette journée à chaque corps pour porter les blessés aux ambulances de l'île de Lobau, rallier les soldats détachés ou égarés, refaire les vivres, remplacer les munitions, se mettre, enfin, en mesure d'exécuter une marche longue et rapide. En attendant, il achemina les corps demeurés intacts sur la route où il était vraisemblable qu'on trouverait l'ennemi. La route de la Moravie était celle où il paraissait raisonnable de le chercher; car la Moravie étant placée entre la Bohême et la Hongrie, permettant de rester en communication avec l'une et avec l'autre de ces grandes provinces, d'en tirer les ressources qu'elles pouvaient contenir, d'adopter l'une ou l'autre pour une résistance prolongée, semblait devoir s'offrir au généralissime vaincu comme le lieu de retraite le mieux choisi. Napoléon dirige la poursuite sur deux routes, celles de Moravie et de Bohême. Napoléon dirigea d'abord la cavalerie du général Montbrun sur la route de Nikolsbourg (voir la carte no 32), et la fit suivre dès le 7 au soir par le beau corps de Marmont, qui, n'ayant pas combattu dans la journée du 6, était en état de marcher immédiatement. Il lui adjoignit les Bavarois du général de Wrède, dont l'artillerie seule avait été engagée, et en leur assignant à tous la route de Moravie, il leur laissa la faculté de se jeter à droite ou à gauche, sur la Hongrie ou sur la Bohême, suivant que les reconnaissances du général Montbrun révéleraient l'une ou l'autre direction dans la retraite de l'ennemi. Il enjoignit à Masséna de rallier ses troupes le plus tôt possible, et avec celles de ses divisions qui avaient le moins souffert, notamment celles de Legrand et de Molitor, de longer le Danube, pour observer la route de Bohême par Korneubourg, Stockerau et Znaïm. Il lui laissa la cavalerie Lasalle, qui après la mort de celui-ci avait été commandée par Marulaz, et ce dernier ayant été blessé, par le général Bruyère. Il y ajouta les cuirassiers Saint-Sulpice.
Le lendemain 8, Napoléon, n'étant encore que très-imparfaitement renseigné sur la marche des Autrichiens, que la cavalerie légère signalait à la fois sur les routes de Moravie et de Bohême, et jugeant toujours celle de Moravie comme la plus naturellement indiquée, envoya le maréchal Davout, dont le corps d'armée était tout à fait remis de la journée du 6, vers Nikolsbourg, à la suite du général Marmont. Il lui avait laissé les dragons de Grouchy et les cuirassiers du général Arrighi. Ces troupes avec celles du général Marmont présentaient un total d'au moins 45 mille hommes, capables de tenir tête à toute l'armée de l'archiduc Charles. Napoléon dirigea en même temps les Saxons sur la March, pour surveiller l'archiduc Jean et le contraindre à se tenir au delà de cette ligne. Il laissa le prince Eugène avec une portion de son armée sous Vienne, soit pour contenir la capitale si elle remuait, soit pour arrêter l'archiduc Jean, si abandonnant la rive gauche du Danube que nous venions de conquérir, il faisait sur la rive droite dégarnie une tentative, à laquelle les généraux Chasteler et Giulay auraient pu prêter la main. Le général Vandamme fut de plus amené à Vienne avec les Wurtembergeois. Napoléon achemina le général Macdonald à la suite de Masséna, et resta de sa personne encore vingt-quatre heures à Wolkersdorf, avec la garde tout entière, avec les cuirassiers de Nansouty, avec les jeunes troupes d'Oudinot, pour savoir, entre les deux routes de Moravie et de Bohême, quelle serait celle où on aurait la certitude de trouver l'ennemi.
Précautions prises par Napoléon pour la conservation de Vienne, pendant qu'il va poursuivre les Autrichiens. Bien qu'il ne crût pas à la possibilité d'une résistance prolongée de la part des Autrichiens, néanmoins, ne voulant rien livrer au hasard pendant qu'il allait s'éloigner de Vienne, Napoléon ne se borna pas à consacrer une partie de ses forces à la garde de cette capitale, il prit les mesures nécessaires pour la mettre en état de défense. Il ordonna d'y transporter les cent neuf bouches à feu de gros calibre qui avaient protégé le passage de l'armée, de les répartir sur les murs de la ville, de fermer tous les bastions à la gorge, afin que la garnison fût doublement garantie contre le dedans et contre le dehors, d'y réunir des vivres et des munitions pour dix mille hommes et pour trois mois, d'y faire remonter les nombreux bateaux qui avaient servi aux diverses opérations de l'île de Lobau, de reconstruire le pont du Thabor, de l'établir sur des bateaux en attendant qu'il le fût sur pilotis, de le couvrir en outre sur les deux rives de deux vastes têtes de pont. L'île de Lobau pouvait désormais se suffire avec les ponts en pilotis jetés sur le grand et sur le petit bras, puisqu'elle n'était plus qu'un lieu de dépôt, dans lequel on avait entassé les prisonniers et les blessés. Avec une communication assurée devant Vienne, et une autre à la hauteur de l'île de Lobau, Napoléon avait des moyens de passage suffisants pour toutes les éventualités de guerre imaginables. Il ordonna en même temps de compléter l'armement de Raab, d'achever les travaux de Mölk, de Lintz, de Passau, toujours destinés à assurer sa ligne d'opération. Contribution de 200 millions frappée sur l'Autriche après la bataille de Wagram. Enfin, toutes ces précautions prises pour le cas d'une lutte prolongée, il résolut de tirer de la victoire de Wagram l'une de ses conséquences les plus essentielles, celle qui devait lui procurer immédiatement des ressources financières, et il frappa sur les provinces de la monarchie qu'il occupait une contribution de guerre de deux cents millions, laquelle étant une fois décrétée ne pourrait plus être mise en question dans une négociation ultérieure de paix, si, comme il le croyait, une négociation de ce genre venait bientôt à s'ouvrir. Il employa ainsi à Wolkersdorf les journées du 7, du 8, et une partie de celle du 9, attendant le résultat des reconnaissances envoyées dans toutes les directions.
Retraite de l'archiduc Charles en Bohême. L'archiduc Charles avait, on ne sait pourquoi, adopté la Bohême pour lieu de retraite. Soit que, par la direction qu'avait prise la bataille de Wagram, il craignît de ne pouvoir gagner à temps la route de Moravie, soit qu'il voulût conserver l'importante province de Bohême à la monarchie, et demeurer en rapport avec le centre de l'Allemagne, qu'on avait toujours la prétention d'insurger, il s'était retiré sur la route de Znaïm, qui mène à Prague par Iglau. (Voir les cartes nos 28 et 32.) C'était de sa part une étrange résolution, car, sauf la satisfaction de se séparer de son frère l'archiduc Jean, en lui laissant le soin de soulever la Hongrie, tandis qu'il irait lui-même mettre en valeur toutes les ressources de la Bohême, on ne voit pas trop quels avantages il espérait en recueillir. En se portant en Bohême, il s'enfermait dans une sorte de champ clos, que son adversaire pourrait traverser tout entier en quelques marches et sans s'éloigner beaucoup du Danube, ce qui faisait tout dépendre d'une prochaine et dernière rencontre, dont l'issue n'était pas douteuse. Au contraire, en s'enfonçant en Hongrie, il aurait rallié tout ce qui restait de forces à la maison d'Autriche, attiré son adversaire dans les profondeurs de la monarchie, où l'armée autrichienne devait toujours aller en augmentant et l'armée française en diminuant, où il aurait retrouvé peut-être l'occasion d'une nouvelle bataille moins malheureuse que celle de Wagram, et créé enfin à Napoléon la seule difficulté avec laquelle on pût le battre, la seule avec laquelle on l'ait battu depuis, celle des distances. L'inconvénient de perdre les ressources de la Bohême n'était pas bien considérable, car d'une part cette province n'avait presque plus rien à fournir, et de l'autre Napoléon n'avait pas de forces à consacrer à son occupation. On ne peut donc s'expliquer un tel choix que par ce trouble de la défaite, qui presque toujours amène les résolutions les plus fâcheuses, et fait souvent qu'un malheur en entraîne bientôt de plus grands et de plus irréparables.
Distribution des forces autrichiennes dans leur retraite. Au surplus, quoi qu'on puisse penser de ses motifs, l'archiduc Charles avait pris la route de Prague par Znaïm. Sur cette route, qu'il avait gagnée par Korneubourg et Stockerau, il marcha avec les corps de Bellegarde, de Kollowrath et de Klenau, avec la réserve de grenadiers et celle de cavalerie, le tout ne formant pas plus de 60 mille hommes. Le corps du prince de Reuss, qui avait perdu la journée du 6 à observer le débouché de Vienne, n'ayant pas souffert dans la bataille, était chargé de l'arrière-garde. Sur la route de Moravie, par Wilfersdorf et Nikolsbourg, l'archiduc Charles laissa se retirer les corps de Rosenberg et de Hohenzollern, pour flanquer l'armée principale, ce qui permet de supposer qu'il y eut en cette circonstance quelque chose de pis qu'une mauvaise résolution, c'est-à-dire absence même de résolution, et que chaque corps prit le chemin sur lequel le jeta la bataille qu'on venait de perdre. La gauche, en effet, composée de Hohenzollern et de Rosenberg, avait été poussée sur la route de Moravie; le centre et la droite, composés de Bellegarde, des réserves d'infanterie et de cavalerie, de Kollowrath, de Reuss et de Klenau (3e, 5e et 6e corps), avaient été poussés sur celle de Bohême. C'est ainsi que souvent il n'y a pas eu de motifs, là même où l'histoire s'épuise à en chercher, et qu'au lieu de faux calcul, il y a tout simplement défaut de calcul.
Pourtant cette double marche, qui plaçait loin de l'archiduc Charles peut-être 20 ou 25 mille hommes de ses forces les meilleures, eut un avantage momentané: elle laissa Napoléon dans une incertitude complète sur la route que l'ennemi suivait, et elle l'exposa à se tromper dans la direction à donner à ses colonnes. Ainsi, sur la route de Moravie, par Wolkersdorf et Nikolsbourg, il avait envoyé Montbrun, Marmont, de Wrède[44], Davout, c'est-à-dire 45 mille hommes contre 25 mille, et sur la route de Znaïm, Masséna, Macdonald, Marulaz, Saint-Sulpice, c'est-à-dire 28 mille hommes contre 60 mille. Il est vrai que placé entre deux avec la garde, Nansouty et Oudinot, il pouvait apporter en quelques heures le secours de 30 mille combattants à celui de ses lieutenants qui en aurait besoin.
Masséna d'un côté, Marmont de l'autre suivirent chacun l'itinéraire qui leur avait été tracé. Le 8 juillet, Marmont talonna l'arrière-garde de Rosenberg, ramassant partout des traînards, des blessés, principalement des hommes de la landwehr, qui abandonnaient les rangs de l'armée. Le général Marmont, à la suite du prince de Rosenberg, quitte la route de Nikolsbourg pour celle de Znaïm. Arrivé le 9 à Wilfersdorf, il apprit par les reconnaissances de Montbrun, toujours exécutées avec autant d'intelligence que d'audace, que le prince de Rosenberg avait fait un à gauche, et qu'il abandonnait la route de Moravie pour celle de Bohême. En effet les deux lieutenants de l'archiduc Charles, pour rejoindre le gros de l'armée autrichienne, se reportaient de la route de Moravie sur celle de Bohême, obéissant en cela à une volonté dont bientôt on va voir les étranges incertitudes. Le général Marmont, que Napoléon avait laissé libre de suivre la route sur laquelle il croirait trouver l'ennemi, adopta le vrai parti qui convenait aux circonstances. Se détournant de la Moravie, à l'imitation du corps qu'il poursuivait, il prit, par Mistelbach et Laa, la direction de Znaïm. Seulement ayant à faire part au maréchal Davout de sa nouvelle marche, il n'osa pas l'attirer à lui, ne sachant pas si le détachement dont il suivait les traces était le gros de l'ennemi. Il l'informa de son détour à gauche, sans rien faire pour l'empêcher de continuer sur Nikolsbourg et sur la Moravie.
Le 9, à moitié chemin de Laa, il rencontra 1,200 chevaux et deux bataillons de Rosenberg, les culbuta, et leur enleva quelques centaines de prisonniers. Il arriva le 9 au soir à Laa, sur la Taya, rivière qui passe successivement à Znaïm, à Laa, et vient, en traversant le milieu de la Moravie, se jeter dans la Morava. La chaleur était étouffante dans cette province, abritée au nord par les montagnes de la Bohême, de la Haute-Silésie et de la Hongrie. Les caves du pays étaient richement fournies, et malgré le soin avec lequel les troupes du général Marmont étaient tenues, elles se débandèrent, entraînées par la fatigue, la chaleur, le goût du vin, et aussi par la confiance excessive que leur inspirait la victoire. Le général Marmont parvenu à Laa n'avait pas le quart de son effectif dans les rangs. Il assembla les officiers, leur exposa le danger de compromettre par une négligence coupable le résultat d'une grande campagne, fit exécuter deux soldats pour l'exemple, et à la pointe du jour il put rallier son monde afin de marcher sur Znaïm. Prêt à partir, un nouveau détour de l'ennemi faillit le rejeter dans de fâcheuses incertitudes. Le corps de Rosenberg, qui avait pris à gauche pour gagner la route de Znaïm, prenait maintenant à droite pour regagner celle de Brünn. Le généralissime autrichien continuant d'attirer à lui le corps de Hohenzollern, renvoyait au contraire celui de Rosenberg sur la Moravie, on ne sait en vérité pourquoi, car ce corps n'était guère de force à défendre cette province si les Français mettaient du prix à l'occuper. C'était une preuve de plus que les deux corps de Hohenzollern et de Rosenberg avaient été laissés sans réflexion sur la route de Moravie, et qu'ils étaient, sans réflexion encore, portés tantôt sur la route de Znaïm, tantôt sur celle de Brünn. Du reste il y avait dans ces divagations des corps autrichiens de quoi troubler l'esprit du général français qui était en tête de la poursuite. Néanmoins le général Marmont, avec une remarquable sagacité militaire, persistait dans sa marche sur Znaïm, laissant Rosenberg faire un nouveau détour à droite, et continuant lui dans la direction où il croyait trouver l'ennemi, et où il le trouva en effet.