Arrivée du général Marmont à Znaïm. Vers le milieu du même jour, le général Marmont, parvenu à une position où il avait à sa gauche la Taya, et sur son front un ravin profond qui allait aboutir à la Taya, aperçut au delà de ce ravin le bassin dans lequel s'élevait en amphithéâtre la ville de Znaïm. En ce moment les Autrichiens se pressaient sur le pont de la Taya, et traversaient en toute hâte la ville elle-même de Znaïm, pour gagner à temps la route de Bohême. Loin d'être en mesure de se placer en travers de cette route afin de la barrer, le général Marmont ayant 10 mille hommes à opposer à 60 mille, courait au contraire de grands dangers. Mais il était séparé du bassin de Znaïm par le ravin sur lequel il venait d'arriver, et dont les Autrichiens occupaient les bords. Il les leur enleva par une attaque vigoureuse du 8e et du 23e de ligne, s'empara en outre du village de Teswitz situé au-dessous, et d'où il avait la possibilité de canonner le pont de la Taya. Position prise par le général Marmont vis-à-vis de Znaïm. Il s'empara vers sa droite de deux fermes propres à lui servir d'appui, et plus à droite encore d'un bois qu'il remplit de ses tirailleurs. Ayant ainsi son front couvert par le ravin dont il était maître, sa gauche par la Taya, et sa droite par des fermes et un bois fortement occupés, il pouvait gêner avec son canon le passage des Autrichiens sur le pont de la Taya, sans être trop exposé à leurs représailles. Il se mit donc à canonner ce pont, faisant partir aides de camp sur aides de camp pour informer Napoléon de la position singulière où il se trouvait.

Cette canonnade incommode et périlleuse inquiétant les Autrichiens, ils firent une tentative pour s'en débarrasser, en attaquant sérieusement le village de Teswitz. À la vue des préparatifs de cette attaque, le général Marmont y envoya des troupes bavaroises pour la déjouer. Les assaillants redoublant d'efforts, il fallut soutenir les premières troupes par la division de Wrède tout entière, et l'attaque n'ayant pas cessé, par l'envoi sur ce même point du 81e de ligne. Il suffit de ce régiment français pour mettre un terme aux entreprises de l'ennemi, et tenir les Autrichiens à grande distance. La journée s'acheva sans autre événement. Vers la chute du jour une canonnade, entendue dans le lointain à gauche, annonça la marche de Masséna sur la route de Bohême, à la suite de la principale armée autrichienne. Napoléon averti ne pouvait manquer non plus d'arriver par la droite. Le général Marmont passa donc la nuit tranquillement, avec la confiance d'un homme qui n'avait rien négligé pour garantir sa position, et qui participait du reste à la témérité que la victoire inspirait alors à tout le monde. Un fait d'ailleurs était de nature à le rassurer. Un Français resté au service d'Autriche, M. de Fresnel, venait de se présenter de la part du général comte de Bellegarde, pour demander un armistice. Le général Marmont n'ayant pas de pouvoirs pour conclure un tel acte, et espérant de plus qu'on pourrait encore envelopper le lendemain l'armée autrichienne, dépêcha cet envoyé au quartier général de l'Empereur, sans prendre sur lui de suspendre les hostilités.

Arrivée de Masséna le 11 au matin au pont de la Taya devant Znaïm. Dans le moment, les Français arrivaient par la gauche et par la droite, par la route de Bohême et par la route de Moravie, sur la trace des Autrichiens. Masséna, parti le 8 de Stockerau avec les divisions d'infanterie Legrand, Carra Saint-Cyr, Molitor, avec une division de grosse cavalerie, avait talonné sans cesse l'arrière-garde du prince de Reuss, et lui avait enlevé de nombreux prisonniers. Il avait joint cette arrière-garde le 9 au pied des hauteurs de Mallebern, et le 10 à Hollabrünn, où il combattait, tandis que le général Marmont était occupé à s'établir devant Znaïm. L'archiduc Charles instruit de la présence d'un corps français à Laa, avait envoyé les grenadiers et la réserve de cavalerie pour s'emparer du pont de la Taya, les avait suivis lui-même avec les corps de Bellegarde, de Kollowrath et de Klenau, abandonnant au prince de Reuss le soin de disputer Hollabrünn le plus longtemps qu'il pourrait. C'était donc lui qui avec les corps que nous venons de désigner, traversait, sous les yeux du général Marmont, le pont de la Taya devant Znaïm, appelé pont de Schallersdorf. Tandis que les choses se passaient de la sorte à gauche, Napoléon à droite, prévenu le 9 de la marche de Marmont vers Znaïm, s'était mis en mouvement par Wilfersdorf avec la garde, le corps d'Oudinot, et les cuirassiers de Nansouty. Il s'était rendu le 10 de Wilfersdorf à Laa, espérant amener la garde à Znaïm dans la journée du 11. Devançant ses troupes de sa personne, il s'était mis immédiatement en route pour arriver le 11, au milieu du jour, au quartier général de Marmont.

Le 11 au matin, en effet, les Autrichiens continuèrent à défiler sous les yeux du général Marmont, qui, du village de Teswitz, les canonnait au passage de la rivière, et Masséna, suivant en queue le prince de Reuss, les culbuta au milieu du jour sur la Taya, après un engagement vigoureux. Attaque vigoureuse exécutée par Masséna sur le pont de la Taya. Parvenu jusqu'au pont de Schallersdorf, qui était barricadé, Masséna le fit attaquer par la vaillante division Legrand. Le chef de cette division, conduisant ses soldats au feu avec sa valeur accoutumée, et abordant l'obstacle de front pendant que l'artillerie de Masséna le prenait en enfilade, réussit à s'approcher du pont, en escalada les barricades, et s'en rendit maître. Après cet acte d'audace, le général Legrand porta sa division dans la petite plaine qui formait le bassin de la Taya, en présence des troupes du prince de Reuss et des grenadiers autrichiens adossés à la ville de Znaïm. Le général Marmont, du sommet des hauteurs situées à droite, de l'autre côté de la Taya, assistait à ce spectacle, impatient de seconder utilement le maréchal Masséna.

Combat de Znaïm. Ce dernier ne voulant pas s'en tenir à un premier acte de hardiesse, résolut d'attaquer les Autrichiens, de les culbuter sur Znaïm, d'y entrer à leur suite, et de les jeter au delà, dans l'espoir que les troupes de Marmont leur barreraient la route de Bohême. Mais il n'avait auprès de lui que la division Legrand, et devait être rejoint par la division Carra Saint-Cyr, celle qui avait été si imprudemment héroïque à Aderklaa. Il n'en aborda pas moins les troupes du prince de Reuss et les grenadiers avec la seule division Legrand, se faisant seconder par son artillerie restée en deçà de la Taya. Le pont franchi, il s'engagea dans le village allongé de Schallersdorf, l'enleva, s'empara à gauche d'un gros couvent appelé Kloster-Bruck, et dans la plaine à droite lança ses cuirassiers, qui exécutèrent plusieurs charges vigoureuses sur les Autrichiens. Masséna luttait en cet endroit avec 7 ou 8 mille hommes contre plus de 30 mille, sans compter 30 mille autres rangés par delà Znaïm, dans les plaines que traversait la route de Bohême. Un épouvantable orage étant survenu, le combat fut presque suspendu par l'impossibilité de faire feu. Les grenadiers autrichiens, profitant de cette circonstance, s'avancèrent silencieusement à travers le village de Schallersdorf, surprirent nos soldats qui ne pouvaient se servir de leurs fusils, et pour un moment se rendirent maîtres du pont. Masséna voulut jeter sur eux les cuirassiers, mais le terrain devenu glissant ne pouvait les porter. Un grave accident était à craindre, quand par bonheur arriva la division Carra Saint-Cyr. Celle-ci, lancée sur le pont, le reprit, traversa dans sa longueur la colonne des grenadiers, en fit 800 prisonniers, et déboucha victorieuse dans la plaine de Znaïm. En ce moment, le général Marmont, ne voulant pas laisser le maréchal Masséna lutter tout seul, avait débouché de Teswitz, et, de moitié avec lui, poussait les Autrichiens sur Znaïm. On les avait acculés, on leur avait enlevé une masse considérable d'hommes, tué ou blessé beaucoup de monde, et on allait, en forçant Znaïm, les contraindre à une retraite désordonnée. Mais la garde n'étant pas encore arrivée, il n'y avait aucun espoir de les envelopper. Il est vrai que trois mille chevaux de cette garde avaient déjà paru, et que, joints à la cavalerie de Montbrun, aux cuirassiers Saint-Sulpice, ils pouvaient rendre la retraite des Autrichiens singulièrement meurtrière.

Arrivée de Napoléon à Znaïm, et entrevue avec le prince Jean de Liechtenstein. Mais Napoléon, survenu au milieu de ces entrefaites, avait rencontré l'envoyé du général Bellegarde, et reçu le prince Jean de Liechtenstein lui-même, qui venait demander une suspension d'armes, et promettre au nom de l'honneur militaire l'ouverture d'une négociation pour la conclusion immédiate de la paix. Napoléon, avec le major général Berthier, M. Maret, duc de Bassano, et le grand maréchal Duroc, conféra un instant sur le parti à prendre. Délibération sur la demande d'armistice faite par les Autrichiens. Il pouvait, en occupant les Autrichiens quelques heures de plus par un combat opiniâtre, gagner peut-être assez de temps pour les tourner, et tout au moins lancer à leur suite dix mille chevaux, qui les auraient jetés dans un désordre épouvantable. Mais sans recourir à ce moyen il avait la certitude d'obtenir les conditions de paix les plus avantageuses, et son orgueil étant satisfait de voir le plus brillant, le plus noble officier de l'armée autrichienne, venir implorer humblement la fin de la guerre, il inclinait à s'arrêter dans sa marche victorieuse. Il y eut plusieurs avis sur ce sujet. Les uns disaient qu'il fallait en finir avec la maison d'Autriche, et briser sur sa tête le nœud de toutes les coalitions, pour qu'on ne les vît pas renaître quand on retournerait en Espagne pour y terminer la guerre. Les autres alléguaient le danger de prolonger une lutte entreprise avec des moyens improvisés, finie en trois mois par un miracle de génie, mais qui, en durant, pourrait provoquer le soulèvement de l'Allemagne, entraîner même les Russes peu disposés à laisser détruire la maison d'Autriche, et embraser ainsi le continent tout entier. Napoléon, sentant confusément qu'il avait déjà fort abusé de la fortune, espérant que cette nouvelle leçon empêcherait désormais l'Autriche de le troubler dans sa lutte avec l'Espagne et l'Angleterre, voyant après l'Autriche vaincue l'Espagne facile à soumettre, et la paix générale couronnant ses immenses travaux, tandis que si au contraire il poussait les hostilités à outrance, jusqu'à la destruction par exemple de la maison d'Autriche, il amènerait probablement les Russes à se mêler de la querelle, et s'attirerait une guerre universelle, qui pourrait devenir le terme de sa grandeur, Napoléon, tout à la fois satisfait et fatigué, s'écria, après avoir entendu ceux que pour la première fois il admettait à donner un avis devant lui: Il y a assez de sang répandu!... faisons la paix!—

Soin confié à M. de Wimpffen et au major général Berthier de stipuler les conditions de l'armistice demandé. Il exigea du prince Jean de Liechtenstein la promesse que des plénipotentiaires seraient envoyés sur-le-champ pour négocier, et laissa Berthier pour la France, M. de Wimpffen pour l'Autriche, stipuler sur le terrain du combat les conditions d'un armistice.

Tandis que les chefs d'état-major des deux armées discutaient ces conditions, on dépêcha le colonel Marbot et le général d'Aspre aux avant-postes, pour faire cesser les hostilités. Ils arrivèrent entre Schallersdorf et Znaïm au moment où les troupes de Masséna étaient aux prises avec les grenadiers autrichiens. L'acharnement était tel que les cris mille fois répétés de Paix! Paix! Ne tirez plus! ne suffirent point pour séparer les combattants. Le colonel Marbot et le général d'Aspre furent même légèrement blessés dans leurs efforts pour arrêter le combat. Ils y parvinrent enfin, et un profond silence, interrompu seulement par la joie des vainqueurs, succéda à une affreuse canonnade. Cette journée nous coûta, tant au corps du général Marmont qu'à celui du maréchal Masséna, environ 2 mille morts et blessés; mais elle en coûta plus de 3 mille aux Autrichiens, avec 5 à 6 mille prisonniers. C'était une dernière victoire qui couronnait dignement cette grande et belle campagne.

Résumé de la campagne de 1809 en Autriche. Entré en action à la fin d'avril avec des troupes formées à peine et encore éparses, contre l'archiduc Charles qui marchait avec une armée organisée de longue main et déjà réunie, Napoléon avait réussi en quelques jours à compléter la sienne, à la rallier, à la concentrer devant l'ennemi, à couper en deux celle de l'archiduc Charles, et à la jeter partie en Bohême, partie en Basse-Autriche. Tel avait été le premier acte de la campagne, terminé, comme on s'en souvient, devant Ratisbonne. Poursuivant ensuite jusqu'à Vienne les Autrichiens dispersés sur les deux rives du Danube, Napoléon avait marché si vite, et si sûrement, qu'il n'avait jamais permis leur ralliement avant Vienne, et était entré dans cette capitale un mois après l'ouverture de la campagne, réparant ainsi les revers de l'armée d'Italie, et arrêtant à leur origine tous les projets d'insurger le continent contre la France. Voulant franchir le Danube pour terminer la guerre par une bataille décisive, et ayant été interrompu dans son opération par une crue subite du fleuve, il avait, dans les deux journées d'Essling, soutenu par des prodiges d'énergie l'entreprise si dangereuse de combattre avec un fleuve à dos, grâce à la pensée admirable de choisir l'île de Lobau comme terrain de passage. Repassé sur la rive droite, il avait imaginé de magnifiques travaux pour annuler presque entièrement l'obstacle qui le séparait des Autrichiens, amené à lui les armées d'Italie et de Dalmatie, concentré ainsi toutes ses forces pour une lutte décisive, et alors, opérant en quelques heures le miracle de traverser en présence de l'ennemi un large fleuve avec 150 mille hommes et 500 bouches à feu, il venait, dans l'une des plus grandes batailles des siècles, de terminer cette quatrième guerre d'Autriche, guerre non moins mémorable que toutes celles qu'il avait dirigées, et dans laquelle le génie surmontant ses propres fautes avait suppléé par des merveilles d'industrie et de persévérance à toutes les ressources qu'une politique insensée faisait défaillir autour de lui: guerre pendant laquelle les avertissements de la fortune s'étaient renouvelés encore une fois, comme pour prémunir le grand capitaine contre les erreurs du politique imprudent et follement ambitieux!

Soin de Napoléon pour assurer sa position militaire dans le cas d'une reprise des hostilités. Napoléon, dans la stipulation des termes de l'armistice, veilla surtout à bien assurer sa position militaire pour le cas d'une reprise d'hostilités, si cette reprise devait résulter de l'impossibilité de s'entendre sur les conditions de la paix. Il exigea d'abord qu'on lui laissât occuper d'une manière permanente toutes les provinces qu'il avait seulement traversées avec ses troupes: c'étaient la Haute et la Basse-Autriche, la moitié de la Moravie consistant dans les districts de Znaïm et de Brünn, la partie de la Hongrie qui s'étend de la Raab à Vienne, la Styrie, la Carinthie, une portion de la Carniole nécessaire pour communiquer avec la Dalmatie et l'Italie. De la sorte la ligne de séparation entre les armées belligérantes devait passer par Lintz, Krems, Znaïm, Brünn, Göding, Presbourg, Raab, Grätz, Laybach et Trieste. (Voir la carte no 28.) En outre, comme appui de cette ligne, la citadelle de Brünn, la ville de Presbourg, les places de Raab, de Grätz et de Laybach, durent lui être ou laissées, ou livrées immédiatement. Napoléon occupait ainsi plus d'un tiers de l'empire d'Autriche. Établi au centre de cet empire, appuyé sur la capitale et les principales places, il pouvait, dans le cas d'hostilités prolongées, partir de Vienne, comme base d'opération, et pousser ses conquêtes jusqu'au fond des provinces les plus reculées. Il accorda un mois pour la durée de l'armistice, et stipula l'obligation, en cas de rupture, de se prévenir quinze jours d'avance. Un mois suffisait, pour les négociations si véritablement on voulait s'entendre, et pour l'arrivée des renforts mandés de France si on ne le voulait pas. Quelque dures que fussent les conditions de cet armistice, les troupes de l'archiduc étaient dans une situation trop fâcheuse pour qu'on ne préférât pas tout à la continuation des hostilités. L'avis unanime dans l'état-major autrichien fut de céder, et on céda. M. de Wimpffen, au nom du généralissime, le major général Berthier, au nom de Napoléon, donnèrent leur signature. La grande armée autrichienne avait bravement combattu, et, malgré ses malheurs, elle pouvait se dire qu'elle avait plutôt relevé que laissé déchoir la puissance autrichienne, bien qu'il fallût s'attendre à de cruels sacrifices, si on voulait obtenir la paix d'un vainqueur justement enorgueilli de ses avantages.