Ces leçons étaient bien merveilleuses à mes yeux, et de tout ce qui concerne les Xipéhuz, il n’est rien qui m’ait si souvent tenu attentif, rien qui ait plus préoccupé mes soirs d’insomnie. Il me semblait que c’était là, dans cette aube de la race, que le voile du mystère pouvait s’entr’ouvrir, là que quelque idée simple, primitive, jaillirait peut-être, éclairerait pour moi un recoin de ces profondes ténèbres. Non, rien ne m’a rebuté; j’ai, des années durant, assisté à cette éducation, j’ai essayé des interprétations innombrables. Que de fois j’ai cru y saisir comme une fugitive lueur de la nature essentielle des Xipéhuz, une lueur extra-sensible, une pure abstraction, et que, hélas! mes pauvres facultés noyées de chair ne sont jamais parvenues à poursuivre!
J’ai dit plus haut que j’avais cru longtemps les Xipéhuz immortels. Cette croyance ayant été détruite à la vue des morts violentes arrivées à la suite des rencontres entre Xipéhuz, je fus naturellement amené à chercher leur point vulnérable et m’appliquai chaque jour, depuis lors, à trouver des moyens destructifs, car les Xipéhuz croissaient en nombre tellement, qu’après avoir débordé la forêt de Kzour au sud, au nord, à l’ouest, ils commençaient à empiéter les plaines du côté du levant. Hélas! en peu de cycles ils auraient dépossédé l’homme de sa demeure terrestre.
Donc, je m’armai d’abord d’une fronde, et, dès qu’un Xipéhuz sortait de la forêt, à portée, je le visais et lui lançais ma pierre. Je n’obtins ainsi aucun résultat, quoique j’eusse atteint l’ensemble des individus visés à toutes les parties de leur surface, même au point lumineux. Ils paraissaient d’une insensibilité parfaite à mes atteintes et nul d’entre eux ne s’est jamais détourné pour éviter un de mes projectiles. Après un mois d’essai il fallut bien m’avouer que la fronde ne pouvait rien contre eux, et j’abandonnai cette arme.
Je pris l’arc. Aux premières flèches que je lançai, je découvris chez les Xipéhuz un sentiment de crainte très vive, car ils se détournèrent, se tinrent hors de portée, m’évitèrent tant qu’ils purent. Pendant huit jours, je tentai vainement d’en atteindre un. Le huitième jour, un parti Xipéhuz, emporté je pense par son ardeur chasseresse, passa assez près de moi en poursuivant une belle gazelle. Je lançai précipitamment quelques flèches, sans aucun effet apparent, et le parti se dispersa, moi les pourchassant et dépensant mes munitions. Je n’eus pas sitôt tiré la dernière flèche que tous revinrent à grande vitesse de différents côtés, me cernèrent aux trois quarts, et j’aurais perdu là l’existence sans la prodigieuse vélocité du vaillant Kouath.
Cette aventure me laissa plein d’incertitudes et d’espérances; je passai toute la semaine inerte, perdu dans le vague et la profondeur de mes méditations, dans un problème excessivement passionnant, subtil, propre à faire fuir le sommeil, et qui, tout à la fois, m’emplissait de souffrance et de plaisir. Pourquoi les Xipéhuz craignaient-ils mes flèches? Pourquoi, d’autre part, dans le grand nombre de projectiles dont j’avais atteint ceux de la chasse, aucun n’avait-il produit d’effet? Ce que je savais de l’intelligence de mes ennemis ne permettait pas l’hypothèse d’une terreur sans cause. Tout, au contraire, me forçait à supposer que la flèche, lancée dans des conditions particulières, devait être contre eux une arme redoutable. Mars quelles étaient ces conditions? Quel était le point vulnérable des Xipéhuz? Et brusquement la pensée me vint que c’était l’étoile qu’il fallait atteindre. Une minute j’en eus la certitude, une certitude passionnée, aveugle. Puis le doute froid vint. De la fronde, plusieurs fois, n’avais-je pas visé, touché ce but? Pourquoi la flèche serait-elle plus heureuse que la pierre?...
Or, c’était nuit, l’incommensurable abîme, ses lampes merveilleuses épandues par-dessus la terre. Et moi, la tête dans les mains, je rêvais, le cœur plus ténébreux que la nuit.
Un lion se mit à rugir, des chacals passèrent dans la plaine, et de nouveau la petite lumière d’espérance m’éclaira. Je venais de penser que le caillou de la fronde était relativement gros et l’étoile des Xipéhuz si minuscule! Peut-être, pour agir, fallait-il aller profond, percer d’une pointe aiguë, et alors leur terreur devant la flèche s’expliquait!
Cependant Wéga tournait lentement sur le pôle, l’aube était proche, et la lassitude, pour quelques heures, endormit dans mon crâne le monde de l’esprit.
Les jours suivants, armé de l’arc, je fus constamment à la poursuite des Xipéhuz, aussi loin dans leur enceinte que la sagesse le permettait. Mais tous évitèrent mon attaque, se tenant au loin, hors de portée. Il ne fallait pas songer à se mettre en embuscade, leur mode de perception leur permettant de constater ma présence à travers les obstacles.
Vers la fin du cinquième jour, il se produisit un événement qui, à lui seul, prouverait que les Xipéhuz sont des êtres faillibles à la fois et perfectibles comme l’homme. Ce soir-là, au crépuscule, un Xipéhuz s’approcha délibérément de moi, avec cette, vitesse constamment accélérée qu’ils affectionnent pour l’attaque. Surpris, le cœur palpitant, je bandai mon arc. Lui, s’avançait toujours, pareil à une colonne de turquoise dans le soir naissant, arrivait presque à portée. Puis, comme je m’apprêtais à lancer ma flèche, je le vis, avec stupéfaction, se retourner, cacher son étoile, sans cesser de progresser vers moi. Je n’eus que le temps de mettre Kouath au galop, de me dérober à l’atteinte de ce redoutable adversaire.